Joseph Beuys

Quand la matière

devient pensée

Joseph Beuys

Il est difficile de parler de Joseph Beuys sans parler de la vie elle-même.
Chez lui, l’art ne se limite jamais à un objet posé dans un musée. Il devient une manière de penser, d’agir, de transmettre, de questionner la société. La sculpture peut être une matière, mais aussi une parole. Une performance peut devenir une forme de sculpture. Un arbre peut devenir une œuvre. Une conférence peut devenir une action.
Beuys aura passé sa vie à déplacer les frontières, entre l’art et la vie, entre la matière et l’idée, entre l’artiste et le citoyen, entre la sculpture et la pensée.
C’est sans doute ce qui rend son œuvre encore si troublante aujourd’hui.

Neues vom Gold - Carte postale signee Joseph Beuys-1984

Neues vom Gold
Carte postale signée Joseph Beuys, 1984

Plight,
Installation au Centre Georges Pompidou, 1958-1985

Une enfance entre art et sciences

Joseph Beuys naît le 12 mai 1921 à Krefeld, en Allemagne. Il grandit à Kleve, où il découvre très tôt les sciences naturelles, mais aussi le dessin, la sculpture et la poésie. Pendant sa jeunesse, il développe une curiosité qui ne cessera jamais de traverser son œuvre : comprendre le monde à la fois par la connaissance rationnelle et par l'intuition, le symbole et l'imagination.
Avant de devenir artiste, Beuys envisage d'étudier la médecine. La guerre bouleverse ce projet. En 1940, il rejoint l'armée allemande et devient pilote. En 1943, son avion s'écrase en Crimée. Grièvement blessé, il est ensuite secouru et hospitalisé.
Cet épisode va prendre, dans le récit que Beuys construira autour de sa propre existence, une importance considérable.

Le mythe de la Crimée

Beuys raconte qu'après le crash, il aurait été recueilli par des nomades tatars qui auraient enveloppé son corps de feutre et l'auraient enduit de graisse animale afin de le maintenir en vie.
La graisse, le feutre, le miel sont les matériaux parmi les plus reconnaissables de son œuvre. Mais il faut ici distinguer l'histoire de la légende. Le récit du sauvetage par les Tatars est aujourd'hui considéré avec prudence par les historiens : les circonstances réelles de son sauvetage ne correspondent pas à la légende que Beuys a progressivement construite et répétée. Ce qui importe artistiquement est peut-être justement cette transformation de l'expérience personnelle en mythe fondateur.
Beuys ne cherche pas simplement à raconter ce qui lui est arrivé. Il transforme son histoire en matériau artistique. À partir de là, la graisse devient une matière de transformation, de chaleur et d'énergie. Le feutre devient protection, isolation, mémoire. Le miel évoque la chaleur, l'organisation collective et la circulation de l'énergie.
La matière n'est plus seulement matière. Elle devient langage.

De la sculpture à une autre définition de l'art

Après la guerre, Beuys abandonne définitivement l'idée d'une carrière médicale et s'inscrit en 1947 à la Kunstakademie de Düsseldorf, où il étudie notamment auprès de Joseph Enseling et Ewald Mataré. Il obtient son diplôme en 1951. En 1961, il devient professeur de sculpture monumentale à Düsseldorf. Mais son œuvre va progressivement dépasser les catégories traditionnelles. Beuys dessine, sculpte, installe, parle, enseigne, écrit, performe. Il collecte des objets ordinaires.
Il utilise le feutre, la graisse, le cuivre, le bois, le miel, la cire, le sang, les os, les pierres. Des matériaux qui semblent parfois pauvres, fragiles ou provisoires. Mais chez lui, le matériau possède toujours une charge symbolique.
La sculpture n'est donc plus nécessairement une forme définitive. Elle peut être un processus. Une transformation. Une action. Une pensée en train de se faire.

Fluxus : lorsque l'art sort du cadre

Au début des années 1960, Beuys entre en relation avec les artistes de Fluxus, notamment Nam June Paik et George Maciunas. En 1963, il participe au Festum Fluxorum Fluxus à la Kunstakademie de Düsseldorf. L'année suivante, il participe pour la première fois à la documenta de Kassel. Fluxus remet en question les frontières entre les disciplines : musique, poésie, théâtre, arts visuels, performance et vie quotidienne peuvent désormais se mélanger.
Beuys va développer sa propre forme de performance, qu'il appelle des « actions ». Le terme est important. Une action n'est pas simplement un spectacle. Elle produit quelque chosee, elle transforme une situation.
Elle implique le corps, le temps, les objets, la parole et parfois le public. L'œuvre n'est plus nécessairement quelque chose que l'on regarde. Mais devient quelque chose qui arrive.
«Chaque homme est un artiste»
L'une des idées les plus célèbres associées à Beuys est celle de la «sculpture sociale». Pour lui, la capacité créatrice ne devait pas être réservée à une élite artistique. La créativité pouvait devenir une force de transformation de la société.
L'idée est radicale : si chaque individu possède une capacité créatrice, alors la société elle-même peut être considérée comme une matière à modeler. La sculpture ne serait plus seulement une forme en trois dimensions. Elle pourrait être une école, une conversation, une organisation collective, une décision politique, une forêt, une société entière.
C'est ici que Beuys fait entrer l'art dans un territoire beaucoup plus vaste. L'artiste ne produit plus seulement des œuvres. Il cherche à produire des possibilités.

L'artiste comme pédagogue et acteur de la société

Cette conception conduit naturellement Beuys vers l'enseignement et l'engagement politique. En 1967, il fonde le Deutsche Studentenpartei, le Parti étudiant allemand. En 1970, il participe à la création de l'Organisation pour la démocratie directe par référendum. En 1973, il fonde avec Heinrich Böll et d'autres la Freie Internationale Universität, l'Université libre internationale pour la créativité et la recherche interdisciplinaire.
En 1972, son activité d'enseignant à l'Académie de Düsseldorf prend fin dans un contexte conflictuel, après notamment son opposition aux restrictions d'accès à son enseignement. Chez Beuys, enseigner devient donc lui-même une forme d'action artistique. La transmission n'est plus périphérique à l'œuvre. Elle en fait partie.

La matière comme énergie

Ce qui m'intéresse particulièrement chez Beuys est cette manière de ne jamais considérer une matière comme neutre. Un morceau de feutre n'est pas simplement un morceau de feutre. Une plaque de cuivre n'est pas simplement une plaque de cuivre. La graisse n'est pas seulement une substance. Chaque matériau possède une histoire, une fonction, une mémoire, une capacité de transformation. C'est une conception profondément éloignée de l'idée traditionnelle de la sculpture comme matière figée.
Chez Beuys, la matière semble toujours sur le point de changer d'état. Fondre. Se solidifier. Se conserver. Se dégrader. Se transmettre. Elle devient presque une matière vivante. Cette pensée de la transformation me touche particulièrement.
Dans ma propre peinture, je pars souvent d'une trace, d'un fragment du réel, d'une matière observée et photographiée. Le passage sur la toile consiste alors à déplacer cette réalité, à changer son échelle, à la défaire pour en faire apparaître une autre.
Chez Beuys, ce déplacement est encore plus radical : la matière devient idée. Le dessin comme pensée
On réduit parfois Beuys à ses performances et à ses installations spectaculaires. Pourtant, le dessin occupe une place essentielle dans son travail.
Ses feuilles sont souvent traversées de lignes rapides, de signes, de silhouettes, d'animaux, de schémas, de mots. Le dessin devient un espace de recherche.
Il ne cherche pas nécessairement à représenter. Il cherche à penser. La ligne devient trace d'un mouvement mental. Elle peut être schéma, symbole, notation ou fragment de pensée.
Cette dimension me semble particulièrement importante chez Beuys : le dessin ne vient pas illustrer une idée déjà construite. Il participe à sa construction.

L'animal, le symbole et le mystère

Les animaux occupent une place considérable dans son univers : lièvre, cerf, coyote, cygne, cheval, abeille... Ils ne sont jamais de simples motifs. Ils appartiennent à un système de correspondances où se mêlent nature, mythologie, spiritualité, histoire et imagination.
Le coyote devient notamment central dans l'action I Like America and America Likes Me, réalisée à New York en 1974, au cours de laquelle Beuys partage pendant plusieurs jours un espace avec un coyote. L'animal n'est pas ici un sujet à représenter. Il devient un partenaire. Une présence. Une altérité. Une force avec laquelle l'artiste doit composer. Chez Beuys, le symbole ne ferme donc pas le sens. Il l'ouvre.

7000 Oaks : faire pousser une sculpture

En 1982, Beuys entreprend à la documenta 7 de Kassel l'une de ses œuvres les plus ambitieuses : 7000 Oaks – City Forestation Instead of City Administration.
Le principe paraît presque démesuré : planter 7 000 arbres dans la ville de Kassel, chacun accompagné d'une stèle de basalte.
La première pierre est installée en 1982 devant le Fridericianum. Le projet s'étend sur cinq années et le dernier arbre est planté en 1987, un an après la mort de Beuys.
Ce qui m'intéresse dans cette œuvre est son échelle temporelle.
Une sculpture traditionnelle est généralement achevée lorsqu'elle quitte l'atelier.

7000 Oaks commence véritablement lorsque l'artiste n'est plus là.

L'arbre pousse, la pierre demeure. La ville change, les habitants vieillissent. Le paysage se transforme, l’œuvre continue.
Elle est dans la ville, elle est dans le temps, dans la mémoire collective.
Et surtout, elle ne se contente plus de représenter la nature : elle agit directement sur elle. Beuys transforme ainsi une opération écologique et urbaine en sculpture.
Une sculpture qui pousse, qui vieillit et qui échappe à son créateur.

Une œuvre qui ne se termine pas

C'est peut-être ce qui me fascine le plus chez Beuys. Il ne cherche pas toujours à produire une œuvre définitive. Il semble au contraire vouloir créer des situations capables de continuer à produire du sens après lui. Ses objets portent les traces de ses actions. Ses dessins portent les traces de sa pensée. Ses performances laissent des photographies, des récits, des objets, des souvenirs.
Son œuvre ne se limite donc pas à ce qui est matériellement conservé dans les collections. Elle existe aussi dans les traces qu'elle laisse.

Joseph Beuys : une œuvre en mouvement

Beuys reçoit une reconnaissance internationale importante dans les années 1970 et 1980. Il représente notamment l'Allemagne à la Biennale de Venise en 1976 et en 1980. En 1979, le Solomon R. Guggenheim Museum de New York lui consacre une importante rétrospective. En 1980, il devient membre de la Royal Academy of Fine Arts de Stockholm. Ses dernières années sont marquées par une activité artistique et politique intense. Il meurt à Düsseldorf le 23 janvier 1986.
Son œuvre, pourtant, continue de se transformer après lui. Comme une sculpture dont l'artiste aurait accepté de ne jamais connaître la forme définitive. Comme un arbre qui continue de pousser. Comme une idée qui passe d'un esprit à un autre.

Beuys, la matière et la transformation

Lorsque je regarde aujourd'hui l'œuvre de Joseph Beuys, je ne retiens pas seulement ses performances, son engagement ou ses théories.
Je regarde ce qu'il fait subir à ces matériaux et ce qu'il leur permet de devenir. Il m'intéresse parce qu'il comprend qu'une matière n'est jamais seulement ce qu'elle semble être. Elle porte une mémoire, une énergie, une histoire, une possibilité de transformation.
C'est aussi ce que je cherche dans la peinture. Partir d'une trace, d’un fragment, d’une matière. Puis déplacer son échelle, son contexte, sa fonction.
Faire en sorte qu'une chose reconnue cesse progressivement de l'être afin que le réel devienne mystérieux, territoire, que la matière devienne image.
Chez Beuys, cette transformation va jusqu'à remettre en question la définition même de l'œuvre. Chez moi, elle se joue sur la toile.
Mais dans les deux cas, quelque chose demeure essentiel : la matière n'est jamais immobile. Elle conserve les traces de ce qui lui est arrivé.
Et peut-être que l'art commence précisément là : dans cette capacité à faire apparaître, derrière une matière familière, une autre réalité.

Pourquoi Joseph Beuys m'intéresse

Ce qui m'intéresse chez Beuys n'est finalement pas seulement l'artiste. C'est sa façon de considérer le monde comme une matière en transformation. Il déplace la sculpture vers la pensée. La matière vers le symbole. L'objet vers l'action. L'art vers la vie. Et la vie vers une possible œuvre collective.
Son travail me rappelle qu'une trace n'a pas besoin d'être spectaculaire pour être essentielle. Elle peut être infime. Un dépôt. Une empreinte. Un morceau de matière. Une ligne. Une cicatrice. Mais si cette trace parvient à déplacer notre regard, alors elle devient autre chose.
Elle devient le commencement d'une histoire.
Chez Beuys, la matière pense.