Gilles Rosner
Sept secondes après l’éclair
SUR L’ŒUVRE DE LAURENT MARRE

Tu as longtemps pensé que le monde était plat comme une crêpe. Qu’il suffisait pour le parcourir de longer des lignes médianes au bout desquelles l’horizon s’épuisait. Tu croyais que la peinture était un plan orthogonal où la beauté, quoi qu’on fasse, devait former un angle droit.
C’était tout l’inverse...
Tu t’imaginais que chaque tableau, depuis les primitifs flamands, n’était que la répétition du précédent, avec quelques petites variantes. Tu avais même fini par te persuader que le réel était la forme la plus accomplie de la liberté.
Mais tout est parti de travers...
Tu supposais qu’en t’attaquant au centre tu allais pouvoir facilement contenir la périphérie. Tu te figurais que l’art obéissait à des lois discrètes. Tu projetais d’exposer au Guggenheim en septembre.
Rien ne s’est passé comme prévu...
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Tu ne te souviens pas précisément quand, ni comment qualifier ce moment, mais un matin tu t’es mis à douter. Un léger soupçon, trois fois rien, mais quand même. Le lendemain, ce qui n’était qu’une petite suspicion dès lors s’est amplifiée. Comme un roulement de tambour, le doute s’est immiscé en toi.
Tu ne savais plus vraiment sur quel pied danser...
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Au loin, le grondement du tonnerre produisait un écho mat qui très vite s’est mis à frapper ta cage thoracique. Le ciel finalement a craqué. Autour de toi, la pluie déjà commençait à refroidir l’air ; et quand la foudre est tombée, tu es resté les bras ballants, à observer en silence la grande nuit électrique.
Tu ne t’es pas dit qu’il s’agissait là d’un éclair de génie. Non, tu as juste pensé que des orbes incandescents zébraient le ciel. Qu’il n’était pas utile de toujours chercher un sens à chaque signe. Que rien ne valait mieux, au fond, que les nuits d’orage et leurs géométries secrètes.
Tu as fini par réaliser.
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Aujourd’hui tu flânes dans un paysage mental aux contours obliques. Tu explores des contrées lointaines où la conscience affleure dans un parfum de sauge. Tu marches la nuit sur des chemins bordés d’aubépines. Tu aimes vadrouiller tard le soir à la lisière du monde. C’est là, penses-tu, que l’inspiration gagne en fraîcheur.
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Depuis quelque temps, à chaque fois que tu t’attaques à une nouvelle toile, un phénomène étrange se produit. Peu importe désormais le motif, et au diable la couleur ! Tu te laisses guider par une force qui te dépasse. Un élan dont tu n’as pas idée, mais qui pourtant prend sa source en toi.
Le plus curieux, c’est que la « chose peinte » ne trouve désormais plus d’intérêt à tes yeux. Tu t’en fiches. Pan de mur, bout de portail, tronçon d’escalier, fragment de tôle... C’est sans importance.
Seule compte la trace.
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D’ailleurs, si un observateur un jour se lançait dans un travail critique de ton œuvre, cherchant à en décrypter les nombreuses énigmes, il parlerait sans doute de « cosa mentale », en référence au Traité de la peinture de Léonard de Vinci. Et aussi pour faire son malin.
En fait, il n’aurait pas tout à fait tort... L’idée prime ici sur l’exécution. La pensée l’emporte sur la matière. Il y a là quelque chose de conceptuel, malgré la touche figurative qui parcourt ton œuvre – et qui n’est peut-être qu’un leurre.
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Face à tes propres tableaux, qui de loin ressemblent aux toiles hyperréalistes d’un Gérard Schlosser ou d’un Don Eddy, tu plonges dans l’aventure du signe. Tu flirtes avec le réel bien sûr, mais pour mieux te noyer dans les abîmes de la fiction. C’est pour toi quelque chose de nouveau, et tu aimes ça.
Chambre du souvenir, lieu des plus ardentes métamorphoses, la peinture alors devient l’espace d’un lexique où se croisent les mots écho, indice, sillon, lettre, mémoire, poinçon, chiffre, empreinte, vestige, calque, ornière, griffe, reflet, preuve, entaille... Des mots qui ressemblent à une petite bataille qu’inlassablement tu mènes contre l’oubli.
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Retranché en toi-même, certains jours tu as le sentiment de te perdre dans les détails. Tu creuses, tu perces des puits, tu excaves des carrières, en quête d’une image enfouie qui pourrait « faire signe » en remontant à la surface. Tu passes de longues heures à racler le fond de cet océan intérieur qui – tu l’apprendras plus tard – est peuplé de fantômes, de vieux silex et d’eaux de pluie. Tu imagines trouver là une réponse à cette question lancinante : qu’abandonne-t-on quand on peint ? Qu’est-ce qu’on laisse derrière soi, et qu’advient-il du reste ?
Tu n’en sais rien.
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Et puis à force de peindre – de « toujours peindre » la même chose, précises-tu – l’ennui finit par te gagner. Tu te lasses doucement de toi-même. Tu prends conscience que chaque tableau est l’image fractale de ton œuvre tout entière. Tu en conçois une légère amertume, sans penser qu’une telle nouvelle, au contraire, est le gage de ta réussite. Chaque fraction de peinture, chaque esquille de tableau, porte en elle la figure du tout. Et c’est merveilleux.
Mais ça tu l’ignores. Tu n’as pas lu le poème de William Blake, Voir un monde dans un grain de sable. Tu es passé à côté, et c’est dommage... Tu aurais su, du fond de ton atelier, qu’on peut « tenir l’infini dans la paume de sa main, et l’éternité dans une heure ».
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Mais reprenons... Sept secondes après l’éclair, tu t’es mis en tête de peindre ce tableau.
Ça n’a évidemment pas la radicalité des œuvres suprématistes de Malevitch. Ça n’a pas non plus la force matiériste des croix d’Antoni Tàpies, ces « champs de bataille où les blessures se multiplient à l’infini », mais c’est tout de même très réussi. C’est joliment organique, baigné d’un bleu-vert qui rappelle les plumes du canard colvert. Et c’est surtout fort bien balancé, avec un signe graphique obsédant, qui traverse toute l’histoire de l’art occidental, et une forme liquide en contrepoint, à gauche, qui stabilise l’ensemble. Une flaque en rupture avec l’abstraction.
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Tu pensais à quoi, dis-moi, quand l’orage grondait au loin ? Quand la foudre s’est abattue sur le paratonnerre de l’ancienne collégiale de Montmorency. À quoi pensais-tu, Laurent, dans ce paysage intranquille soumis aux vents, aux abattées, aux arcs électriques ?
Le sais-tu ?
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Voilà en tout cas un tableau au comble de son équilibre. Un tableau en tension, où la matière côtoie l’esprit, où le mouvement affronte la fixité. C’est spirituel, mais pas trop. Harmonieux, juste assez. C’est un tableau sans fonction narrative, et qui pourtant raconte une histoire bien connue. Un hommage à l’immatérialité, aux lignes secrètes de la beauté. Une sorte de précipité de mémoire aussi, dans lequel le regard se coule bien au-delà du monde visible.
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Mais n’allons pas trop vite... Le bas du tableau vaut le coup d’œil aussi. C’est même là bien souvent, dans les marges et les débords, que s’écrivent les récits les plus intimes. Sous la croix blanche, donc, un champ de particules floutées semble s’élever vers le ciel. Brumes charbonneuses, noirceurs de réglisse...
Là encore, c’est plutôt bien fait. On se demande juste, « d’où ça vient ? » Qu’est-ce qui a bien pu pousser l’artiste vers ce sombre herbage ? Pourquoi ce limon amer, cet horizon piqueté de rouille bleue ?
Il faudrait lui demander...
Mais les peintres hélas sont de grands cachottiers, qui la plupart du temps avancent à tâtons, sans toujours eux-mêmes saisir ce que la main produit.
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Peu après avoir tracé ce X blanc sur la toile, tu t’es du coup interrogé sur le choix d’un tel signe. Est-ce le X de la crucifixion du Christ, celui qu’on trouve dans l’expression « porter sa croix » ? Ou bien le symbole communément utilisé en mathématique pour désigner une inconnue ?
Tu penches finalement pour une troisième hypothèse : la lettre X représente pour toi la vie. Et puis aussi un peu la mort.
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Au détour d’une rue, hier, tu as photographié près de l’arrêt de bus une morsure laissée dans le béton. Une simple balafre occasionnée par un pare-chocs de voiture indélicat. Tu en as saisi l’empreinte, comme avant tu l’avais fait pour la trace d’un boulon oxydé, un lambeau de scotch oublié. Une fois rentré chez toi, tu as passé une bonne heure à zoomer sur ce détail insignifiant que tu trouvais, toi, tout à fait épatant. Ou plutôt « remarquable » – c’est le terme que tu utilises pour qualifier tes trouvailles urbaines, et auquel tu tiens.
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Coulures, accrocs, copeaux… Tu adores les infimes défauts. Les vieux vernis. Tu trouves formidable les brèches et les dépôts. Tous ces sédiments qui dessinent à l’infini de minuscules paysages granulaires. Ratures, éclats, biffures. Tu aimes les failles, cette poésie des ruines qui te transporte dans un autre espace-temps.
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Assis dans ton atelier, sans cesse tu agrandis l’image. Dix fois, vingt fois… C’est encore de la photographie, mais ça ressemble de plus en plus à de l’astronomie. Tu augmentes la focale, tu amplifies. Tu passes dans une réalité parallèle où une tête de clou rouillée devient un corps céleste. Où un grain de ciment se transforme tout à coup en astre brillant. C’est pour ce genre d’échos que tu es devenu artiste, expliques-tu. Pour cette alchimie visuelle et cette somme d’illusions graphiques. Et parce qu’il fallait bien trouver à s’occuper, aussi…
Ensuite, tu prépares tes couleurs et tu te mets à peindre. Tu reproduis l’image (presque) à l’identique. Tout redevient très Beaux-Arts, chevalet, couteaux et pinceaux en poil de martre. Tu travailles jusque tard dans la nuit. Parfois, la magie opère. L’œil et la main s’entendent plutôt bien. De temps à autre, rien ne vient. C’est là une petite contrariété qui ne te tracasse pas vraiment. Là-dessus, tu as compris que l’inspiration était une invitée capricieuse.
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En écoutant ce matin à la radio un vieux remix des Arctic Monkeys, tu repenses aux sept secondes qui ont suivi l’éclair. Tu revois la trouée dans le ciel, et cette image rémanente de la lumière qui déchire la nuit vif-argent.
Tu te demandes comment les scientifiques s’y sont pris pour précisément établir la vitesse de la lumière à 299 792 458 mètres par seconde.
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Pour enrichir ta pratique, de temps à autre tu décides de partir en vacances. Oh, pas bien loin… Tu t’accordes des petites virées dans ton quartier, des congés provisoires au cours desquels tu musardes appareil photo en bandoulière.
De ces balades tu rapportes des images luminescentes dont la netteté te fascine. Entre cartographie et fiction, tu t’inventes des espaces chromatiques, capturant ici ou là quelques ready-mades numériques.
Malheureusement, tu n’es que le témoin fragile de la fuite du temps – même si par instants tu te figures pouvoir réparer quelque chose du monde.
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Souvent, tu repenses à cette nuit d’orage. À l’intervalle qui a séparé l’éclair de son impact. À la violence du flash qui s’est imprimé sur ta rétine. Sept secondes. Tu revois encore la flèche de l’église Saint-Martin se tordre dans le ciel, et cette couleur de mercure qui n’en finissait pas d’inonder ton œil incendié.
Sept secondes.
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Sept secondes après l’éclair, donc, tu as pigé que la peinture était un récit en trois dimensions. Une odyssée des profondeurs. Tu as compris que le monde était bosselé. Creux et bosselé.
Sept secondes après l’éclair, tu t’es rendu compte que rien, jusque-là, n’avait tourné rond. Alors tu t’es allongé par terre, les bras en croix, pour profiter de la vue. La course des planètes dans l’immensité nacrée.
Sept secondes après l’éclair, tu t’es dit que la vie était belle. Belle et hypnotique.
Sept secondes après l’éclair, tu t’es penché sur le mystère des anagrammes. Le mot « étreinte » par exemple, qui donne « éternité ». Et puis aussi « rouage brisé », qui à la lettre près fait « rouge baiser ».
Sept secondes après l’éclair, alors que tu t’étais juré qu’on ne t’y reprendrait plus, tu te resservais un Bruichladdic. Un whisky tourbé aux notes iodées, avec un fort goût d’algues et de cuir mouillé.
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Tu t’es dit que, finalement, rien ne pressait...
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Gilles Rosner, Long Island, juin 2026