Cy Twombly

L’écriture du geste

Cy Twombly, L’écriture du geste

Cy Twombly est un artiste à part. Son œuvre ne cherche ni à représenter fidèlement le monde ni à s'en détacher complètement. Elle se tient dans cet entre-deux où les formes apparaissent, se défont et laissent subsister une présence difficile à nommer.
Ce qui me touche chez lui, c’est cette manière de faire surgir une œuvre avec des moyens apparemment élémentaires. Un crayon, quelques mots, une ligne, une rature peuvent suffire à transformer une surface en un territoire chargé d’émotions et de résonances.

Fifty Days at Iliam Shades of Achilles, Patroclus and Hector, 1978
© Cy Twombly Foundation

Fifty Days at Iliam. Part V: The Fire That Consumes All Before It, 1978 290 x 190 cm
© Cy Twombly Foundation

Une formation entre deux mondes

Cy Twombly naît le 25 avril 1928 à Lexington, en Virginie. Très tôt, il s'intéresse au dessin et à la peinture. Entre quatorze et dix-huit ans, il suit les cours du peintre Pierre Daura, qui lui transmet les bases de sa formation artistique.
Après des études à la School of the Museum of Fine Arts de Boston, puis à Washington and Lee University, il rejoint l’Art Students League de New York en 1950. Il y rencontre Robert Rauschenberg, avec lequel il noue une amitié déterminante.
Sur ses conseils, il rejoint le Black Mountain College, en Caroline du Nord, en 1951. Cette école expérimentale constitue alors un lieu de rencontre exceptionnel entre artistes, écrivains, musiciens et chorégraphes. Twombly y côtoie notamment Robert Motherwell, Franz Kline, John Cage, Charles Olson et Merce Cunningham.
Dans cet environnement où les disciplines se croisent librement, il découvre une conception de l’art qui ne repose pas uniquement sur la maîtrise technique ou la représentation, mais sur l’expérience, l’expérimentation et la liberté du geste.
En 1951, il présente ses premières expositions personnelles à Chicago et à New York. L’année suivante, une bourse du Virginia Museum of Fine Arts lui permet de voyager en Europe et en Afrique du Nord avec Rauschenberg. Il découvre les paysages, les cultures anciennes et les œuvres qui nourriront durablement son imaginaire.
Ce voyage est décisif. L’Antiquité, la mythologie et la poésie deviennent progressivement des présences essentielles dans son travail. Elles ne sont pas pour lui des sujets à illustrer, mais des univers à travers lesquels le passé continue de résonner dans le présent.
En 1957, il choisit de s’installer en Italie. Rome devient son principal lieu de vie, avec Gaète et Lexington, sa ville natale, où il revient régulièrement. Ce déplacement géographique accompagne une évolution profonde de son œuvre : Twombly s’éloigne du centre de l’art américain pour construire un langage personnel, nourri autant par l’avant-garde contemporaine que par la mémoire de la culture européenne.

Une œuvre en marge des courants dominants

À une époque où l’expressionnisme abstrait occupe une place majeure dans la peinture américaine, Cy Twombly suit une voie singulière.
Ses œuvres ne possèdent ni la puissance spectaculaire des grandes compositions gestuelles ni la rigueur géométrique des courants qui lui succèdent. Elles semblent parfois fragiles, inachevées, presque pauvres dans leurs moyens. Pourtant, cette apparente simplicité dissimule une grande complexité.
Twombly peint, dessine et réalise des sculptures. Il développe également de vastes cycles qui se répondent à travers les années, faisant dialoguer les références antiques, les souvenirs personnels, les noms de lieux et les textes littéraires.
Son travail ne se laisse enfermer ni dans la figuration ni dans l’abstraction. Les mots sont parfois lisibles, mais ils ne racontent pas une histoire. Les formes peuvent évoquer un paysage ou un corps, sans jamais se fixer dans une représentation précise.
Il faut accepter de ne pas tout comprendre immédiatement. Chez Twombly, l’œuvre ne délivre pas un message unique : elle laisse au regard la possibilité de circuler entre plusieurs sens.

Le dessin : entre écriture et peinture

Le dessin occupe une place fondamentale dans son œuvre. Dès la fin des années 1950, ses feuilles se couvrent de griffures, de lettres, de chiffres, de mots et de lignes qui semblent avoir été tracés dans l’urgence.
Certaines inscriptions sont presque effacées. D’autres sont reprises, raturées ou recouvertes. Des fragments de textes apparaissent au milieu de signes qui ne semblent obéir à aucune syntaxe.
Le geste paraît libre, parfois maladroit, mais cette impression est trompeuse. Twombly sait précisément ce qu’il cherche dans cette apparente désinvolture : une manière de libérer le dessin de ses fonctions habituelles, de lui permettre d'exister avant même qu'une signification définitive ne s'impose.
Le crayon ne sert plus seulement à tracer une forme. Il devient un instrument de pensée, un moyen d'inscrire sur le papier le mouvement de la mémoire et de l'imagination.
Dans les années 1960, les crayons de couleur et les pastels enrichissent ses compositions. Les surfaces se saturent de signes, de chiffres et de gestes répétés. Plus tard, le collage lui permet de reprendre un même motif, de le déplacer et de le transformer au fil de séries entières.
Au début des années 1990, peinture, crayon et pastel se mêlent de plus en plus librement. Dans plusieurs œuvres sur papier, la distinction traditionnelle entre dessin et peinture disparaît presque entièrement.
Le dessin n’est plus une étape préparatoire. Il devient une œuvre à part entière, capable de porter la même intensité qu’une grande toile.

Le geste et la mémoire

Chez Twombly, une ligne n'est jamais tout à fait neutre. Elle porte la mémoire du mouvement qui l'a produite. Elle peut évoquer une hésitation, une accélération, une reprise, une tentative interrompue. Une rature ne supprime pas nécessairement ce qui la précède : elle en conserve quelque chose, comme si plusieurs moments du travail demeuraient présents sur la même surface.
Les signes semblent apparaître, disparaître et revenir. Ils se superposent sans que l'un efface complètement l'autre. La surface conserve ainsi la mémoire des gestes successifs.
Il y a dans cette peinture une liberté qui n'est pas celle du hasard pur, mais celle d'une œuvre qui accepte de garder visibles ses propres hésitations.
Rien n'est entièrement résolu. Et c'est précisément cette ouverture qui lui donne sa force.

Les mots, les mythes et la poésie

La culture antique traverse toute l'œuvre de Cy Twombly. Les noms d'Apollon, de Vénus, de Mars ou d'Orphée apparaissent dans ses peintures et ses dessins, parfois accompagnés de fragments poétiques ou de références historiques.
Mais l'artiste ne cherche jamais à illustrer les récits mythologiques. Il en retient plutôt la puissance évocatrice, leur capacité à faire surgir des émotions et des images que le temps n'a pas effacées.
Les mots deviennent alors des éléments plastiques. Ils peuvent être tracés, répétés, partiellement effacés ou abandonnés au milieu d'une composition. Leur signification demeure importante, mais elle ne suffit pas à expliquer leur présence.
Un nom peut évoquer une histoire entière sans que celle-ci soit représentée. Quelques lettres suffisent parfois à faire surgir un paysage mental.
C'est ce rapport particulier à l'écriture qui rend Twombly si singulier. Le texte ne vient pas commenter l'image : il participe à sa construction. La peinture et l'écriture se rencontrent dans un espace où chacune conserve quelque chose de l'autre.

Roland Barthes : nommer l'indicible

Dans son texte consacré à Cy Twombly, Roland Barthes s'interroge sur la difficulté de nommer ce qu'il voit. Les mots « dessin », « graphisme », « griffonnage » ou « enfantin » semblent d'abord convenir, puis deviennent insuffisants.
L'œuvre paraît simple, presque évidente, mais cette apparence résiste au langage qui voudrait la définir. Barthes s'intéresse notamment à la matière du geste et à la manière dont le crayon révèle une présence qui ne se réduit ni à la représentation ni à la signification. Cette réflexion me paraît essentielle. Elle rappelle qu'une œuvre peut nous toucher avant même que nous sachions expliquer pourquoi. Le regard perçoit quelque chose que les mots ne parviennent pas toujours à saisir.
Twombly nous oblige ainsi à revenir à l'expérience première de la peinture : regarder une ligne, suivre son parcours, observer sa relation avec les autres signes, éprouver le vide qui les sépare. Il ne s'agit pas de renoncer à interpréter. Il s'agit d'accepter que l'interprétation ne puisse jamais épuiser l'œuvre.

Pierre Restany : le murmure des choses

Le critique d'art Pierre Restany voyait dans le graphisme de Twombly une forme de poésie, un geste furtif, une écriture libérée de la syntaxe, mais aussi une manière d'affirmer sa présence au monde. Cette lecture rejoint ce qui me semble être l'une des grandes qualités de son travail : sa capacité à faire coexister des signes très simples et une profondeur qui ne se livre jamais complètement. Une ligne peut paraître insignifiante. Un mot peut sembler posé là presque par hasard. Pourtant, leur présence modifie l'ensemble de la composition.
Twombly ne cherche pas à imposer une image spectaculaire. Il laisse affleurer des signes, comme si la peinture était le lieu où des fragments de mémoire pouvaient se déposer sans avoir à se justifier.

Ouvrage publié à l’occasion de l’exposition présentée à la Collection Lambert en Avignon du 5 juin au 14 octobre 2007.

Une reconnaissance internationale

La singularité de son langage ne l'empêche pas d'acquérir une reconnaissance internationale. En 1964, il participe à la Biennale de Venise. Les grandes institutions lui consacrent ensuite des expositions majeures, notamment le Milwaukee Art Center en 1968, le Museum of Modern Art de New York en 1994 et le Centre Pompidou à Paris en 1988, puis en 2004 avec l'exposition Cy Twombly : Cinquante années de dessin.
Cette dernière réunit quatre-vingts dessins réalisés entre 1953 et 2002. Elle met en évidence l'importance du travail sur papier dans un parcours souvent associé avant tout à la peinture.
En 2001, à la Biennale de Venise, il reçoit le Lion d'or pour l'ensemble de son œuvre. La même année, son cycle Lepanto témoigne de sa capacité à transformer un événement historique en une composition picturale où se mêlent couleur, rythme, mémoire et évocation.

En 2007, j’ai vu la sublime exposition Blooming, a Scattering of Blossoms and Other Things, présentée à l'hôtel de Caumont à Avignon autour de la collection Yvon Lambert, met notamment en lumière la place de la couleur et des motifs floraux dans son travail.

Et enfin je n’ai pas manqué en 2016, au Centre Pompidou, sa première rétrospective complète, construite autour de trois grands cycles : Nine Discourses on Commodus (1963), Fifty Days at Iliam (1978) et Coronation of Sesostris (2000).

Twombly meurt à Rome le 5 juillet 2011. Son œuvre continue depuis d'être étudiée et exposée dans les plus grandes institutions, mais elle conserve quelque chose d'insaisissable : une liberté qui résiste aux classifications et aux explications définitives.

Ce qui me touche chez Cy Twombly

Ce qui m'intéresse chez Twombly, c'est cette capacité à faire basculer un signe vers une autre réalité. Un mot cesse d'être seulement un mot. Une ligne devient le souvenir d'un mouvement. Une griffure, une rature ou un fragment d'écriture ouvre un espace que chacun peut interpréter à sa manière. Il ne cherche pas à tout montrer. Il laisse des vides, des interruptions, des zones d'incertitude dans lesquelles le regard peut s'attarder.
Cette liberté me touche particulièrement. Dans mon propre travail, je pars souvent d'un fragment du réel, d'un détail photographié, d'une forme qui, déplacée et agrandie, finit par perdre son origine pour devenir autre chose. Chez Twombly, le chemin est différent, mais je retrouve cette possibilité de transformer un élément familier en une présence nouvelle. L'œuvre ne se contente plus de représenter. Elle ouvre un nouvel espace de perception.

  • Une peinture qui reste ouverte

Cy Twombly nous rappelle que la peinture n'a pas toujours besoin d'une forme parfaitement définie pour exister pleinement. Elle peut être fragile, discontinue, presque effacée. Elle peut laisser apparaître ses hésitations et ses contradictions. Elle peut accueillir des mots sans devenir littérature, des gestes sans se réduire à la spontanéité, des références anciennes sans devenir illustration.
Ses œuvres demeurent ouvertes parce qu'elles ne cherchent pas à résoudre toutes leurs tensions. Notre regard circule entre le lisible et l'indéchiffrable, entre la culture et le geste, entre la mémoire et l'instant présent. Et quand les mots, les lignes et les signes semblent finalement se confondre, quelque chose demeure qui échappe à toute explication. Peut-être est-ce là l'une des grandes forces de Cy Twombly : faire d'un geste apparemment élémentaire le point de départ d'un monde intérieur immense.

Quelques sources :