Óscar Muñoz

La mémoire

au bord de l’effacement

Adrián Villar Rojas artiste argentin

© D.R.

Il est des expositions qui, malgré leur format modeste, laissent une empreinte durable. Celle qu’a consacrée le Jeu de Paume à l’artiste colombien Óscar Muñoz, à Paris en 2014, m’a laissé cette impression particulière d’avoir entrevu un univers dont on aurait aimé prolonger la découverte. L’exposition était relativement petite, mais elle suscitait une curiosité qui ne demandait qu’à grandir. On en sortait avec l’envie d’en voir davantage, de suivre plus longtemps les métamorphoses de ces images qui apparaissaient, se déformaient et finissaient par disparaître.

Né en 1951 à Popayán, en Colombie, Óscar Muñoz vit et travaille à Cali. Depuis les années 1970, il explore les relations entre photographie, dessin, gravure, installation et vidéo. Son travail s’attache à ce qui rend une image possible, mais aussi à ce qui la menace : le temps, l’oubli, l’altération de la matière et l’impossibilité de fixer durablement une présence.

Chez lui, l’image n’est jamais tout à fait stable. Elle se forme sous nos yeux, puis se transforme, parfois jusqu’à l’effacement. L’artiste ne se contente pas de représenter la fragilité de la mémoire : il l’inscrit dans le processus même de création. L’œuvre devient alors le théâtre d’une lutte silencieuse entre apparition et disparition, entre le désir de retenir une image et la certitude qu’elle nous échappe.

L’image, une présence provisoire

Ce qui frappe d’abord dans l’univers d’Óscar Muñoz, c’est le choix de matériaux qui semblent contredire la vocation habituelle de l’œuvre d’art. Là où l’on attend une image fixée sur un support durable, il choisit l’eau, la poussière de charbon, la lumière, la vapeur ou des surfaces instables. Des éléments ordinaires, fragiles, soumis aux transformations les plus simples, deviennent les instruments d’une réflexion sur le temps.

Dans certaines vidéos, l’artiste dessine un portrait avec de l’eau sur une surface de béton chauffée par le soleil. À mesure que le trait se forme, l’eau s’évapore et le visage s’efface. Il recommence, dessine à nouveau, tente de reconstruire les traits qui viennent de disparaître. Mais le portrait ne peut jamais être achevé : sa disparition précède son accomplissement.

Cette œuvre, Re/trato (2004), condense avec une simplicité saisissante une expérience que nous connaissons tous. Nous cherchons à retenir un visage, un souvenir, un instant. Nous tentons de le reconstituer, mais déjà quelque chose s’est déplacé. Le souvenir demeure, tout en changeant de forme.
Chez Muñoz, la disparition n’est donc pas un accident qui viendrait interrompre l’œuvre. Elle en est une composante essentielle. Le processus compte autant que le résultat, et parfois davantage. L’image existe précisément parce qu’elle est menacée.

Cette fragilité nous renvoie à notre propre expérience du monde. Les visages que nous aimons, les lieux que nous avons connus et les événements qui nous ont construits continuent d’habiter notre mémoire, mais jamais sous une forme parfaitement fidèle. Le temps les transforme, les altère, les recompose. Il ne reste pas toujours une image intacte : il reste une trace.

Óscar Muñoz, Cortinas de Baño [Rideaux de douche], 1985-1986. Acrylique sur plastique, cinq éléments, dimensions variables. Collection Banco de la República, Bogotá.

Cortinas de Baño • Des présences derrière le voile

Avec Cortinas de Baño — Rideaux de douche —, réalisée en 1985-1986, Óscar Muñoz utilise un matériau quotidien pour créer une expérience troublante. Des images apparaissent sur des panneaux de plastique translucide, dont la souplesse et la transparence rendent les figures incertaines. Les portraits semblent se tenir derrière un voile, comme si une présence humaine cherchait à se manifester sans parvenir à s'imposer pleinement.

L’artiste utilise l’acrylique sur plastique, réparti sur cinq éléments de dimensions variables. Le choix du support est déterminant : contrairement à une toile traditionnelle, le plastique évoque une matière domestique, fonctionnelle, que l’on associe à l’eau, à la buée et à l’intimité. Il introduit dans l’œuvre une instabilité visuelle qui trouble la netteté des images.

Ces figures paraissent familières, mais leur présence demeure incertaine. Elles ne sont ni tout à fait là ni tout à fait absentes. Le regard tente de les saisir, de reconnaître un visage, de reconstituer une identité. Pourtant, la surface nous rappelle que toute image est aussi une médiation, une distance entre ce que nous voyons et ce que nous croyons connaître.

J’aime cette manière de faire surgir l’étrangeté à partir d’un objet banal. Rien n’est spectaculaire dans le matériau lui-même. C’est le déplacement opéré par l’artiste qui le transforme en espace de perception et de questionnement. Le rideau, habituellement destiné à séparer, devient une frontière incertaine entre visibilité et effacement.

Dans cette œuvre, la mémoire semble fonctionner comme une image aperçue à travers une vitre embuée. Les contours subsistent, mais ils perdent leur netteté. Ce qui nous échappe ne disparaît pas nécessairement : cela continue de flotter dans notre regard, sous une forme incomplète.

 

Óscar Muñoz, Narcisos [Narcisses], série commencée en 1994. Poussière de charbon sur l’eau, procédé de transfert et d’altération de l’image.

Narcisos • Le portrait qui se défait

La série Narcisos, commencée en 1994, constitue l’une des expressions les plus fortes de cette recherche. Óscar Muñoz y transfère des portraits sur la surface de l’eau à l’aide de poussière de charbon. L’image semble d’abord tenir en équilibre, comme une apparition suspendue au-dessus du liquide. Puis, au fil du processus d’évaporation, les particules se déposent au fond du récipient. Le portrait se déforme, se fragmente et se transforme en une autre image.
Le visage ne disparaît pas toujours complètement. Il peut demeurer reconnaissable, mais sous une forme altérée, comme si le temps avait déplacé ses traits. La figure initiale se défait pour donner naissance à une nouvelle configuration. Une image en remplace une autre, sans qu’il soit possible de déterminer exactement le moment où l’une cesse d’exister et où l’autre commence.

Le titre fait référence au mythe de Narcisse, ce jeune homme fasciné par son propre reflet dans l’eau. Mais chez Muñoz, le reflet ne peut être possédé. Il est soumis aux mouvements du liquide et aux transformations de la matière. Le désir de se reconnaître se heurte à l’impossibilité de conserver une image identique de soi.

Ce qui rend cette œuvre particulièrement émouvante, c’est que le procédé ne se contente pas de symboliser le temps : il le laisse agir. L’artiste établit les conditions d’apparition du portrait, mais il ne contrôle pas entièrement son évolution. La matière intervient, modifie les traits et impose sa propre temporalité.

J’y vois une métaphore du cycle de la vie. Nous nous construisons, nous changeons, nous perdons certaines choses et en conservons d’autres. Notre identité n’est pas une image immobile que le temps viendrait progressivement détériorer. Elle se transforme continuellement, faite de souvenirs, d’oublis et de nouvelles expériences.

Muñoz reprend ce processus sans cesse. L’image apparaît, se déforme et s’efface, puis le dispositif est prêt à recommencer. À la fin de certaines installations, les plateaux sont nettoyés et les portraits effacés, afin que le cycle puisse reprendre. La disparition devient ainsi une condition du renouvellement.

Óscar Muñoz, Pixeles [Pixels], 1999-2000. Taches de café sur morceaux de sucre, plexiglas, panneau de 35 × 35 × 3 cm. Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de Sicardi Gallery, Houston.

Photos de l'exposition : Laurent Marre

Pixeles • La mémoire en morceaux

Avec Pixeles [Pixels], réalisée entre 1999 et 2000, Óscar Muñoz poursuit son exploration de l’image en choisissant un matériau inattendu : des morceaux de sucre marqués par des taches de café. Assemblés sous plexiglas, ces petits éléments deviennent les unités d’une image qui se construit à partir de fragments.
Le titre évoque le langage numérique, dans lequel une image est constituée d’une multitude de points. Mais ici, les pixels ne sont pas de simples unités abstraites : ce sont des morceaux de sucre, des objets matériels, irréguliers, chargés de leur propre texture. Les taches de café font apparaître des variations de tonalité qui, vues à distance, peuvent se recomposer en image.

L’œuvre joue ainsi sur deux perceptions. De près, nous distinguons les éléments qui composent la surface ; en prenant du recul, nous cherchons à reconstituer une figure. Le regard passe du fragment à l’ensemble, de la matière à l’image, de la multitude à une forme que notre mémoire tente d’identifier.
Ce mouvement est au cœur du travail de Muñoz. Une image n’existe jamais indépendamment des éléments qui la composent, ni du regard qui les rassemble. Nous croyons reconnaître une figure, mais cette reconnaissance dépend de notre capacité à organiser les détails, à combler les lacunes et à reconstruire ce qui manque.

Le sucre et le café ajoutent à cette réflexion une dimension presque domestique. Ces matériaux appartiennent au quotidien, aux gestes familiers, aux traces laissées par une tasse sur une table. L’artiste les détourne pour montrer qu’une image peut surgir de presque rien, et qu’elle reste toujours dépendante d’un support matériel.

Dans Pixeles, la fragilité ne tient pas seulement à la transformation possible de la matière. Elle se situe aussi dans la manière dont une image se constitue : par fragments, par rapprochements, par interprétation. Ce que nous voyons n’est jamais tout à fait séparé de ce que nous cherchons à reconnaître.

Construire, déconstruire, recommencer

Dans l’ensemble de ces œuvres, les images et les situations semblent parfois se répéter. Un portrait apparaît, un autre lui succède ; une forme se défait, puis une nouvelle prend sa place. Pourtant, rien n’est jamais strictement identique. Chaque apparition dépend d’un processus, d’une durée, d’une interaction entre les matériaux et leur environnement.

Muñoz construit, puis déconstruit. Mais cette déconstruction n’est pas synonyme de destruction pure et simple. Elle fait émerger d’autres possibilités. La détérioration devient une transformation, l’effacement ouvre un nouvel espace, et ce qui semblait être une fin peut devenir le commencement d’une autre image.

Cette démarche possède une dimension profondément photographique. La photographie est souvent perçue comme un moyen de fixer un instant, de préserver un visage ou de retenir un événement. Elle promet une forme de permanence face au passage du temps. Muñoz en révèle la fragilité : même une image photographique, apparemment stable, dépend d’un support, d’une matière, d’un procédé et d’une mémoire qui la réinterprète.

Le mot Protographies, choisi pour l’exposition du Jeu de Paume, semble justement ouvrir un espace entre l’image en devenir et l’image déjà constituée. Les œuvres se situent dans cet intervalle où la représentation se forme, se modifie et échappe à sa propre fixation.
L’artiste ne nous demande pas seulement de regarder des images. Il nous fait observer leur existence, leurs conditions d’apparition et les forces qui les transforment. Le temps cesse d’être un thème extérieur à l’œuvre : il devient l’un de ses matériaux.

La trace plutôt que la permanence

Ce qui me reste de cette exposition, c’est cette sensation étrange d’avoir vu des images qui n’étaient jamais tout à fait achevées. Même lorsqu’elles semblaient fixées, elles portaient en elles la possibilité de leur disparition. Elles nous invitaient à regarder autrement, à ne plus considérer l’image comme un objet définitif, mais comme un événement fragile.

L’œuvre d’Óscar Muñoz parle de la mémoire, de l’identité et de la mort sans recourir à des effets dramatiques. Elle le fait par des gestes simples : tracer un portrait avec de l’eau, déposer de la poussière de charbon sur un liquide, composer une image avec des morceaux de sucre. La force de ces gestes tient à leur évidence. Ils rendent visibles des phénomènes que nous connaissons intimement, mais auxquels nous prêtons rarement attention.

Nous voulons retenir les visages, conserver les souvenirs, préserver les traces de ce qui nous a précédés. Pourtant, toute image porte déjà la marque de son altération.

Le temps ne se contente pas de l'effacer : il la transforme, la déplace et parfois la fait renaître sous une autre forme.

C’est sans doute là que réside la force de Muñoz. Il ne cherche pas à vaincre la disparition, mais à lui donner une forme sensible. Il nous rappelle que la mémoire n’est pas une archive immobile, et que l’identité elle-même se construit dans le mouvement.

Cette exposition, dont j’aurais aimé qu’elle soit plus vaste, m’a donné envie de poursuivre la découverte de son travail. Car derrière la délicatesse de ses procédés se dessine une œuvre exigeante, qui interroge ce que nous croyons voir, ce que nous pensons retenir et ce qui, malgré tout, nous échappe.

Chez Óscar Muñoz, l’image disparaît, mais quelque chose demeure. Non pas une forme intacte, ni une vérité définitive, mais une trace — fragile, mouvante, profondément humaine.