Lee Ufan
La rencontre de la matière
et du vide

© Lee Ufan, photo Maury Golini
Pour Lee Ufan, la peinture et la sculpture ne consistent pas à imposer une forme au monde, mais à créer les conditions d’une rencontre. Une pierre, une plaque d’acier, une surface blanche ou un simple coup de pinceau suffisent à faire naître une relation entre la matière, l’espace et le regard. Cette économie de moyens, héritée notamment de sa réflexion philosophique et de son dialogue avec la pensée orientale, donne à son œuvre une présence singulière : ce qui importe n’est pas seulement ce que l’artiste réalise, mais aussi ce qu’il laisse exister autour de son intervention.


Relatum © Lee Ufan

Untitled II© Lee Ufan Print
De la philosophie à l’art
Né en Corée du Sud en 1936, Lee Ufan est peintre, sculpteur, écrivain et philosophe. Après avoir commencé des études à l’université nationale de Séoul, il part pour le Japon en 1956, où il étudie la philosophie à l’université Nihon de Tokyo. Cette formation intellectuelle joue un rôle essentiel dans son parcours : sa réflexion artistique ne porte pas seulement sur les formes, mais sur les relations entre les choses, l’espace et celui qui les regarde.
À la fin des années 1960, Lee Ufan devient l’une des figures centrales du mouvement japonais Mono-ha, que l’on peut traduire par « l’École des choses ». Ce courant d’avant-garde remet en question la conception traditionnelle de l’œuvre d’art comme objet fabriqué par l’artiste. Plutôt que de transformer profondément les matériaux, les artistes de Mono-ha les présentent dans leur état brut ou les associent par des interventions minimales. La pierre, le bois, le verre, le métal ou la terre ne sont plus de simples moyens au service d’une intention : ils deviennent les acteurs d’une rencontre.
Lee Ufan développe alors une approche qui se distingue des recherches occidentales contemporaines, notamment de l’art minimal. Là où celui-ci privilégie souvent la structure, la répétition et la géométrie, son travail accorde une importance particulière à la relation entre les matériaux et leur environnement, entre ce qui est présent et ce qui demeure invisible. L’œuvre ne se suffit pas à elle-même : elle ouvre sur un espace plus vaste, dans lequel le spectateur prend conscience de sa propre présence.
Relatum : faire naître une relation
À partir de 1968, Lee Ufan développe sa série sculpturale Relatum, qui constitue l’un des axes majeurs de son œuvre. Chaque installation repose sur des associations simples : une ou plusieurs pierres naturelles, parfois massives et irrégulières, sont disposées à proximité de plaques d’acier aux formes géométriques. Le contraste est immédiat. La pierre porte les marques du temps et de la formation géologique, tandis que le métal évoque l’industrie, la transformation et la mesure.
Pourtant, ces matériaux ont une origine commune : ils proviennent tous deux de la terre. L’artiste ne cherche pas à opposer la nature et la culture, mais à rendre perceptible la tension qui les relie. Une pierre posée sur une plaque de métal, un bloc placé à proximité d’une surface réfléchissante ou un intervalle laissé entre deux éléments suffisent à modifier notre perception de l’ensemble.
La sculpture naît moins de la transformation des matériaux que de leur mise en présence. La pierre semble exercer une pression sur le métal ; le métal, par sa surface et sa géométrie, modifie en retour la perception de la pierre. Entre eux, un espace se dessine, qui devient aussi important que les éléments eux-mêmes.
« La pierre et le fer viennent tous les deux de la Nature, à la différence près que la première correspond à la nature sauvage et le second à la nature apprivoisée. Une plaque de fer placée entre des pierres fonctionne comme un pont. Par sa neutralité, elle ouvre le passage vers la Nature. L’œuvre devient un lieu de médiation entre l’intérieur et l’extérieur. » — Lee Ufan
Cette réflexion résume l’esprit de Relatum. L’œuvre ne cherche pas à dominer la matière ni à lui imposer une forme spectaculaire. Elle crée les conditions d’une relation, dans laquelle chaque élément conserve son identité tout en participant à un ensemble. Le spectateur découvre alors que la signification ne réside pas uniquement dans les objets, mais dans les distances, les tensions et les équilibres qui les unissent.
Correspondance : le geste et le silence
Dans sa peinture, Lee Ufan poursuit une recherche comparable. À partir des années 1970, ses séries From Point et From Line explorent la répétition du geste et son effacement progressif. Les points et les lignes, appliqués sur de grandes surfaces, semblent apparaître puis disparaître au fil de la peinture. Leur intensité s’atténue, comme si chaque intervention conservait la mémoire du geste tout en s’éloignant de son origine.
Au début des années 1990, il développe la série Correspondance. Sur de vastes toiles blanches, quelques coups de pinceau gris-bleu suffisent à créer une tension entre la matière déposée et la surface laissée libre. La peinture ne recouvre pas le support : elle s’y inscrit avec retenue, laissant une large place au vide.
Chaque geste possède une présence particulière. Sa densité, sa forme, sa direction et son rapport à l’espace environnant deviennent essentiels. Le blanc n’est pas un fond inerte, mais une surface active, qui accueille le geste et lui donne sa portée. Ce qui n’est pas peint compte autant que ce qui l’est.
Plus tard, avec la série Dialogue, commencée dans les années 2000, Lee Ufan réduit encore ses interventions. Ses toiles deviennent des espaces de rencontre entre quelques marques et une étendue presque silencieuse. La peinture ne cherche plus à remplir la surface ni à imposer une composition complexe. Elle invite à éprouver la présence du geste et la profondeur de ce qui reste ouvert.
« Effectivement, il s’agit d’écrire et de citer plutôt que de peindre et de faire. Plus précisément, c’est une co-écriture avec l’univers. Dans la culture chinoise, on l’appelle la manifestation du “souffle de l’écriture”. Lorsqu’elle est en communion avec l’univers, cette écriture peut surpasser l’auteur et exprimer bien plus que ce que son auteur aurait voulu dire. »
Cette conception place l’artiste dans une position singulière. Il n’est plus celui qui contrôle entièrement l’œuvre, mais celui qui établit un dialogue avec ce qui lui échappe. Le geste est nécessaire, mais il ne constitue qu’une partie de l’expérience. La lumière, l’espace, la matière et la présence du spectateur contribuent eux aussi à ce qui advient.
L’art comme expérience de l’espace
À partir des années 1970, Lee Ufan expose régulièrement en Europe et participe à de grandes manifestations internationales, notamment la Biennale de Paris et la documenta de Cassel. Son travail trouve progressivement sa place dans les collections et les institutions majeures de l’art contemporain.
En 2010, le Lee Ufan Museum ouvre ses portes sur l’île japonaise de Naoshima. Conçu par l’architecte Tadao Ando, le musée prolonge la réflexion de l’artiste sur les relations entre œuvre, architecture et nature. En 2014, Lee Ufan investit également le domaine du château de Versailles avec Relatum – The Arch of Versailles, une arche monumentale en acier soutenue par deux pierres. L’intervention transforme la perception du paysage sans chercher à en effacer l’histoire.
En 2019, le Centre Pompidou-Metz lui consacre une importante exposition, confirmant la reconnaissance internationale de son œuvre. En 2022, Lee Ufan Arles ouvre dans le sud de la France un lieu consacré à son travail, où ses œuvres dialoguent avec l’architecture et la lumière.
Ces réalisations montrent que la retenue de Lee Ufan n’est pas synonyme de petitesse ou de retrait. Ses sculptures peuvent atteindre des dimensions monumentales, mais leur force ne repose jamais uniquement sur leur échelle. Elle tient à la justesse de leur implantation, à la relation qu’elles établissent avec le lieu et à la manière dont elles modifient notre perception de l’espace.
L’infini dans le peu
L’œuvre de Lee Ufan invite à ralentir et à regarder autrement. Une pierre, une plaque de métal ou un geste de pinceau peuvent sembler dérisoires au regard de la complexité du monde. Pourtant, dès lors qu’ils sont placés dans une relation précise, ils ouvrent un champ de perception qui dépasse leur simple présence matérielle.
Sa peinture et sa sculpture reposent sur une économie de moyens qui n’a rien d’une recherche de facilité. Chaque élément est choisi, chaque distance compte, chaque intervention laisse place à ce qui ne peut être entièrement maîtrisé.
Le vide n’est pas une absence, mais un espace de disponibilité, dans lequel le regard peut circuler et la pensée se déployer.
Cette approche rappelle que l’œuvre d’art ne se réduit pas à ce que l’artiste fabrique. Elle se construit également dans la rencontre entre des éléments, dans l’espace qui les sépare et dans l’expérience de celui qui les découvre. Lee Ufan nous invite ainsi à reconnaître, au cœur de formes simples et de gestes retenus, une réalité plus vaste : celle d’un monde où chaque chose existe aussi par les relations qu’elle entretient avec les autres
Pour en savoir plus
- Lee Ufan • Site officiel de Lee Ufan Arles
- Lee Ufan • Centre Pompidou
- Lee Ufan Museum • Benesse Art Site Naoshima