Matsutani Takesada
La beauté de la matière

©Matsutani Takesada Photo : ©D.R.
Chez Matsutani Takesada, la matière semble avoir sa propre vie. Elle gonfle, se soulève, se tend, se déforme, sèche, se fissure parfois. La toile cesse d'être une simple surface pour devenir un organisme. La colle vinylique prend du volume, le graphite recouvre progressivement les formes et transforme leur présence, tandis que le geste répété inscrit dans la matière la durée même de la création.
C'est cette relation presque physique à la matière qui me touche particulièrement chez Matsutani.
Je l'ai rencontré au Salon Comparaisons, au Grand Palais, en 2012. Il exposait alors l'une de ses œuvres au sein du groupe Signes et Traces, dans lequel je participais également. Quel bonheur d'exposer à côté d'un artiste que j'admire depuis longtemps.
Combine Hauser & Wirth New-York
Copyright : Matsutani Takesada, Courtesy of Hauser & Wirth, Photo : Thomas Barratt
Wave 87 12-8-1987 ©Matsutani Takesada
Platonic Earth, 1980 Lithographie en couleurs sur vélin d'Arches, titrée, datée, justifiée 32/50 et signée au crayon. Dimensions : 49,5 × 65 cm.
L'œuvre présentée ici, Platonic Earth, témoigne d'une autre facette du travail de Matsutani et de l'importance de la gravure dans son parcours parisien.
Après son arrivée en France, son passage à l'Atelier 17 de Stanley William Hayter lui permet d'explorer profondément les techniques de l'estampe. Cette pratique ne constitue pas une parenthèse dans son œuvre : elle devient un véritable laboratoire où Matsutani peut traduire ses recherches sur la forme, la surface, la couleur et le mouvement.
Une matière qui devient vivante
Takesada Matsutani naît à Osaka en 1937. Son parcours artistique commence avec la peinture traditionnelle japonaise Nihonga. Adolescent, une longue maladie l'éloigne cependant de l'école pendant plusieurs années. Cette période joue un rôle important dans sa formation : il poursuit son apprentissage en autodidacte et développe progressivement une réflexion personnelle sur la peinture et sur la manière de sortir de la représentation.
En 1959, sa rencontre avec Sadamasa Motonaga, membre du groupe Gutai, constitue une étape décisive. Matsutani cherche alors à rejoindre ce mouvement qui, depuis sa création en 1954 par Jirō Yoshihara et plusieurs artistes japonais, défend une relation directe, expérimentale et concrète avec la matière.
Il en devient officiellement membre en 1963 et participe aux expositions du groupe jusqu'à sa dissolution en 1972. C'est dans ce contexte qu'il découvre une matière qui va profondément transformer son travail : la colle vinylique.
La colle comme révélation
Au début des années 1960, Matsutani expérimente la colle vinylique, matériau encore relativement nouveau dans le Japon de l'époque. Il la dépose sur la toile, la laisse se répandre, la retourne, la fait sécher et intervient sur son comportement. Le matériau gonfle, se soulève et produit des formes qui semblent appartenir autant au monde organique qu'à celui de la peinture.
Il découvre ainsi quelque chose qui correspond profondément à l'esprit de Gutai : ne pas imposer entièrement une forme à la matière, mais entrer en dialogue avec elle. Le geste du peintre rencontre alors les réactions imprévisibles du matériau. Le hasard n'est plus une erreur. Il devient une réalité.
Le manifeste de Gutai affirmait justement la nécessité de donner vie au matériau plutôt que de simplement le transformer. Matsutani pousse cette idée très loin : il ne demande pas à la colle de reproduire quelque chose. Il lui permet de produire elle-même des formes.
Ses premières œuvres réalisées avec cette technique présentent des volumes organiques, des bulles, des renflements et des surfaces qui semblent presque respirer. La peinture commence à quitter son plan.
Le tableau comme organisme
Il y a quelque chose de presque biologique dans les premières œuvres de Matsutani. La colle gonflée évoque des cellules, des membranes, des embryons, des formes en croissance. Cette dimension organique n'est pas étrangère à son histoire personnelle : adolescent, alors qu'il était malade, Matsutani s'était intéressé aux formes observées au microscope. Le vivant, sa croissance et ses transformations ont progressivement nourri son imaginaire.
Mais il serait réducteur de chercher à identifier précisément ce que représentent ses formes. Chez Matsutani, une bulle n'est pas nécessairement une cellule. Un volume n'est pas nécessairement un corps. La matière peut suggérer sans représenter. C'est précisément cette ambiguïté qui donne à ses œuvres leur sensualité.
De Gutai à Paris
En 1966, Matsutani reçoit une bourse française après avoir remporté le premier prix d'un concours destiné aux artistes japonais souhaitant venir étudier en France. Il arrive à Paris et choisit finalement de s'y installer.
Ce départ constitue un véritable changement de paysage. À Paris, il découvre notamment l'Atelier 17 de Stanley William Hayter, où il travaille à partir de 1967 et approfondit les techniques de gravure. Il explore ensuite la sérigraphie et développe de nouvelles recherches sur la couleur, la géométrie et les surfaces.
Cette période montre une caractéristique essentielle de son parcours : Matsutani ne cesse jamais de remettre son propre langage en question. Il ne reste pas prisonnier de Gutai. Il en conserve l'esprit d'expérimentation.
Le graphite : faire apparaître le temps
Après la dissolution de Gutai en 1972, Matsutani revient progressivement à la colle vinylique et lui associe un autre matériau qui deviendra l'une des signatures de son œuvre : le graphite.
Il recouvre certaines surfaces de milliers de traits de crayon. Le graphite produit alors une matière sombre, métallique, parfois brillante, qui contraste avec les volumes transparents ou blanchâtres de la colle. Mais ces traits ne sont pas seulement une manière de couvrir la surface. Ils enregistrent le temps.
Chaque passage du crayon est un geste élémentaire. Répété des centaines, des milliers de fois, il finit par produire une profondeur visuelle considérable. La surface devient presque vibratoire.
Hauser & Wirth souligne cette dimension rituelle de son travail : les traits individuels accumulés sur de très grandes surfaces constituent une sorte d'enregistrement temporel des gestes de l'artiste. C'est une peinture qui semble silencieuse, mais dans laquelle on peut presque entendre le mouvement continu du crayon.
Une sensualité de la matière
Ce qui frappe chez Matsutani, c'est la sensualité de ses matériaux. La colle peut être transparente, brillante, gonflée, presque charnelle. Le graphite, au contraire, absorbe et réfléchit la lumière. Il produit des noirs qui ne sont jamais complètement mats. La matière devient alors une expérience visuelle autant que physique. On a envie de regarder de près, de suivre les irrégularités et de comprendre comment cette surface a été construite.
Il existe ainsi chez Matsutani une tension constante entre le détail et l'ensemble, le geste et la structure, le hasard et la maîtrise.
Une peinture entre deux dimensions
J'aime particulièrement cette manière qu'a Matsutani de brouiller les frontières de la peinture. Ses œuvres sont en relief, mais leur profondeur reste intimement liée à la surface. Elles peuvent sembler abstraites, mais leur matière évoque immédiatement quelque chose de vivant.
Elles sont profondément japonaises par certains aspects de leur rapport au geste et au temps, tout en étant également le fruit d'une longue expérience parisienne et d'une confrontation avec les avant-gardes occidentales.
Le Centre Pompidou décrit justement son œuvre comme une expérimentation constante autour de la matière organique et de ses liens avec le spirituel, à la recherche de ce que l'artiste appelle son « image intérieure ».
Une œuvre fidèle à l'esprit Gutai
Matsutani a toujours conservé quelque chose de l'esprit Gutai. Non pas nécessairement dans les formes, qui ont considérablement évolué, mais dans la volonté de faire confiance à l'expérience. Il a lui-même expliqué son souhait de rester fidèle à l'idée Gutai de rechercher constamment « ce qui n'a jamais été fait », ainsi qu'à ce dialogue avec la matière dans lequel le hasard et le geste spontané peuvent intervenir. Cette fidélité est importante. Car Matsutani n'a jamais considéré l'expérimentation comme une étape de jeunesse qu'il aurait fallu dépasser. Elle est devenue une méthode de travail. Même après plus de soixante années de carrière, il continue à explorer les possibilités de la matière, de l'espace, du geste et de la lumière.
Paris comme seconde vie
Matsutani vit et travaille entre Paris et Nishinomiya, au Japon. Après soixante années passées en France, Paris est devenu une part essentielle de son histoire artistique. Le Centre Pompidou lui a consacré en 2019 une importante exposition rétrospective, présentant vingt-deux œuvres couvrant plus de six décennies de création. Plusieurs de ses œuvres appartiennent aujourd'hui aux collections du Centre Pompidou, de l'INHA, du National Museum of Art de Tokyo ou encore du Victoria & Albert Museum de Londres.
En 2026, à l'occasion des soixante ans de son installation en France, le musée Cernuschi lui consacre l'exposition Hashigakari, présentant notamment trois œuvres entrées dans les collections du musée par donation.
Cette actualité parisienne donne une résonance particulière à son parcours : un artiste japonais arrivé en France en 1966, qui a construit depuis Paris une œuvre profondément personnelle, située entre deux cultures et pourtant impossible à réduire à l'une ou à l'autre.
Transmettre
En 2015, Matsutani et son épouse, l'artiste Kate Van Houten, créent la SHŌEN - Fonds Matsutani.
Le fonds a notamment pour vocation de préserver et diffuser leurs œuvres et leurs archives, de favoriser la création artistique et les échanges culturels à travers le Prix Matsutani, ainsi que de soutenir certaines recherches et initiatives dans le domaine des handicaps visibles et invisibles.
J'aime cette idée de transmission. Après avoir consacré sa vie à expérimenter la matière, Matsutani contribue aussi à créer les conditions permettant à d'autres artistes de chercher à leur tour. L'expérience devient alors un héritage.
Germination
Le titre est particulièrement évocateur. La toile devient le lieu d'une apparition. La matière semble avoir été déposée là comme une graine qui aurait trouvé les conditions nécessaires pour se développer. Ce qui m'intéresse dans cette œuvre est précisément cette ambiguïté : elle est très construite et pourtant elle conserve quelque chose de vivant. La colle forme le relief. Le graphite enveloppe et transforme la surface. La lumière révèle les variations. Et derrière cette organisation très précise, on devine toujours la possibilité d'une croissance, d'une transformation qui pourrait continuer.
Germination 10-2010
Colle polyvinyl, acrylique et graphite sur toile
162 × 130 × 4 cm
Courtesy de l'artiste Hauser & Wirth
©Takesada Matsutani ADAGP, Paris. Photo au salon Comparaison : Laurent Marre.

Ma rencontre avec Matsutani
Ma rencontre avec Takesada Matsutani au Salon Comparaisons, en 2012, reste un souvenir particulier. Nous exposions dans le même groupe, Signes et Traces, sous la nef du Grand Palais. Pour moi, ce n'était pas simplement la rencontre avec un artiste reconnu. C'était celle d'un artiste dont je connaissais le travail et dont j'appréciais depuis longtemps la manière de faire dialoguer le signe, la matière et l'espace. Il y avait quelque chose de presque symbolique à présenter mon propre travail à quelques mètres du sien.
Nos démarches sont différentes, mais je retrouvais dans son œuvre cette conviction que la peinture peut dépasser la représentation pour devenir une expérience physique du regard. Chez Matsutani, la matière semble vouloir sortir de la toile. Elle respire, gonfle, se soulève, se couvre de gestes jusqu'à devenir presque autonome.
La peinture n'est plus seulement une image. Elle devient une présence. Et c'est peut-être cela qui me fascine le plus chez lui: cette capacité à partir d'une matière très simple pour atteindre quelque chose qui dépasse largement la matière elle-même.
La beauté de la matière
Ce qui me touche finalement chez Takesada Matsutani, c'est cette façon de ne jamais considérer la matière comme un simple moyen. La colle n'est pas seulement un matériau. Le graphite n'est pas seulement une couleur. Le geste n'est pas seulement une manière de produire une image. Tout devient langage.
La matière conserve les accidents, les mouvements, les hésitations et le temps passé à construire l'œuvre. Elle devient presque une mémoire physique de la création. Et lorsque je regarde aujourd'hui son travail, je retrouve cette idée qui m'est chère : une œuvre commence souvent par quelque chose de très simple, mais elle peut ouvrir un espace beaucoup plus vaste que ce qu'elle montre.
Pour en savoir plus
- Site officiel de Takesada Matsutani
- Takesada Matsutani • Centre Pompidou
- Takesada Matsutani • Hauser & Wirth
- SHŌEN • Fonds Matsutani
- Takesada Matsutani • Entretien publié dans Perspective
- Musée Cernuschi • Hashigakari, œuvres de Matsutani Takesada



