Nabil Nahas

De la mer au cosmos,

la géométrie du vivant

Adrián Villar Rojas artiste argentin

© Photo Milad Ayoub, LVAA

Il est des œuvres qui retiennent le regard par leur couleur, puis le captivent par leur matière, jusqu’à nous faire perdre la notion d’échelle. C’est ce que j’ai éprouvé en découvrant, à Art Basel Paris, une peinture de Nabil Nahas appartenant à sa série Fractal. J’ai été immédiatement séduit par cette profusion de formes, cette énergie chromatique et cette surface presque vivante, où la géométrie semble se développer selon ses propres lois. Une autre œuvre, issue de la série Sea Stars, m’a révélé une autre facette de son univers, tout aussi fascinante : celle d’une nature marine qui se transforme peu à peu en constellation abstraite.

Série Fractal blue
© Nabil Nahas

Tyrian Purple, 2010,
Acrylique sur toile, 121 x 121 cm
© Nabil Nahas

Né à Beyrouth en 1949, Nabil Nahas a grandi entre le Liban et l’Égypte avant de poursuivre ses études artistiques aux États-Unis, notamment à l’université Yale. Son parcours se situe au croisement de plusieurs cultures visuelles : l’abstraction occidentale, les motifs géométriques de l’art islamique et, surtout, l’observation attentive des formes naturelles. Entre New York et le Liban, il a développé un langage pictural singulier, dans lequel la matière, la couleur et la répétition deviennent les instruments d’une exploration du vivant.

Fractal, l’infini dans un fragment

Dans la série Fractal, ce qui frappe d’abord, c’est l’impression d’une croissance continue. Des formes géométriques se répètent, se ramifient et s’emboîtent, tandis que des couleurs intenses circulent à travers la composition. La surface paraît se développer sans commencement ni fin, comme si nous n’en apercevions qu’un fragment prélevé dans un ensemble beaucoup plus vaste.

Le terme fractal désigne des structures dont les motifs se reproduisent à différentes échelles. On en observe dans les ramifications des arbres, les cristaux, les nervures des feuilles ou certaines formations minérales. Chez Nahas, cette logique devient un principe de peinture : une forme en engendre une autre, un motif se prolonge dans un réseau de correspondances, et l’ensemble semble animé d’un mouvement de multiplication perpétuelle.

Cette géométrie n’a pourtant rien de froid ou de mécanique. Elle est organique, presque charnelle. Les reliefs, les irrégularités et les superpositions donnent aux motifs une présence physique. La peinture paraît croître sous nos yeux, à la manière d’un organisme dont on pourrait observer simultanément la structure et le développement.

L’artiste a expliqué que ses premières recherches géométriques étaient nourries par les structures cristallines et les arabesques, avant que les fractales ne deviennent, à partir des années 1990, un élément central de son vocabulaire. Il voit dans ces formes répétitives une sorte de chaos organisé, autre visage possible de l’harmonie naturelle.

Ce qui me séduit particulièrement dans ces compositions, c’est cette tension entre une organisation rigoureuse et une liberté presque vertigineuse. L’œil tente de comprendre la structure, mais se laisse rapidement entraîner par les couleurs, les détails et les changements d’échelle. Chaque zone pourrait devenir le point de départ d’une nouvelle exploration.

Le tableau cesse alors d’être une surface délimitée. Il devient une fenêtre ouverte sur un univers dont les lois semblent se poursuivre bien au-delà de ses bords.

Sea Stars, quand la mer devient cosmos

L’origine de la série Sea Stars est liée à une expérience bien réelle. Au début des années 1990, après le passage de l’ouragan Bob sur Long Island, Nabil Nahas découvre une plage couverte d’étoiles de mer échouées. Cette vision le marque profondément et devient le point de départ d’une nouvelle aventure picturale.

Il commence par intégrer de véritables étoiles de mer à ses œuvres, avant de créer des moulages en acrylique. Les formes naturelles se détachent alors du fond, créant des reliefs qui brouillent la frontière entre peinture et sculpture.

L’étoile de mer possède une simplicité géométrique remarquable : cinq branches organisées autour d’un centre, une forme que l’on peut rapprocher du pentagone et des structures de l’arabesque. Chez Nahas, ce motif ne reste pas figé dans sa fonction figurative. Il se répète, se transforme et finit par acquérir une autonomie presque abstraite.

Les couleurs transforment ces organismes marins en présences étranges, entre coraux, fossiles et astres. Certaines surfaces semblent couvertes de créatures minuscules ; d’autres évoquent des fonds océaniques observés à travers une lumière irréelle. On ne sait plus très bien si l’on regarde une matière vivante, une formation minérale ou un paysage céleste.

Cette ambiguïté est essentielle. La mer, avec ses profondeurs et ses mouvements invisibles, offre à l’artiste un territoire où l’imagination peut se déployer librement. Le motif animal s’efface peu à peu au profit d’une sensation plus vaste, presque cosmique. Nahas lui-même évoque le passage de ces étoiles de mer, d’abord reconnaissables, vers une lecture plus céleste.
Dans cette série, le relief joue un rôle déterminant. La peinture ne se contente plus de représenter une forme : elle lui donne une présence, une épaisseur, une ombre. Le regard est attiré par les détails, mais aussi par la manière dont la lumière accroche les surfaces et révèle leur complexité.

La matière, une peinture qui prend corps

La matérialité des œuvres de Nabil Nahas est l’une de leurs caractéristiques les plus singulières. L’artiste travaille par couches successives, mêlant à l’acrylique des matériaux comme la poudre de pierre ponce, qui accentue le grain et le relief. Les surfaces deviennent épaisses, presque minérales, tandis que les couleurs conservent une intensité lumineuse.

Cette approche donne à ses peintures une dimension tactile. Même sans les toucher, on imagine la rugosité des reliefs, les aspérités et les petites variations de surface. La lumière se fragmente sur ces textures et fait vibrer les couleurs, créant une profondeur qui ne relève pas seulement de l’illusion picturale.

Il y a là un paradoxe que j’apprécie particulièrement : plus la peinture devient matérielle, plus elle semble ouvrir sur l’immatériel. Les formes sont concrètes, presque palpables, mais elles évoquent des univers qui nous échappent — les fonds marins, les structures microscopiques, les nébuleuses ou les mécanismes secrets de la croissance.

La couleur participe pleinement à cette sensation. Les bleus, les verts, les rouges et les ors se répondent, s’intensifient par contraste et semblent parfois s’illuminer de l’intérieur. Nahas ne cherche pas à imiter fidèlement les couleurs de la nature : il en explore les possibilités, jusqu’à leur donner une énergie nouvelle.

Entre abstraction et nature, un même langage

Nabil Nahas ne considère pas la nature comme un simple sujet à reproduire. Elle constitue plutôt une source de structures, de rythmes et de principes d’organisation. Une étoile de mer, une branche d’arbre ou un cristal lui offrent des formes capables de se transformer et de dialoguer avec l’abstraction.
Cette recherche traverse également ses peintures d’arbres, notamment les cèdres, les oliviers et les palmiers associés aux paysages du Liban. Après son retour dans son pays natal, à la fin de la guerre civile, ces arbres deviennent pour lui des motifs chargés de mémoire. Ils sont à la fois des présences végétales et des liens avec ses origines.

Dans les séries Fractal et Sea Stars, le lien avec le paysage est moins direct, mais tout aussi profond. La nature y est présente dans ses mécanismes les plus fondamentaux : la répétition, la croissance, la transformation, l’équilibre entre ordre et désordre.
C’est peut-être ce qui rend ces œuvres si captivantes. Elles semblent appartenir simultanément à plusieurs mondes. Elles évoquent le minéral et l’animal, l’infiniment petit et l’immensité cosmique, la rigueur de la géométrie et l’imprévisibilité du vivant.

À Venise, une peinture à l’échelle de l’univers

En 2026, Nabil Nahas représente le Liban à la Biennale de Venise avec Don’t Get Me Wrong, une installation monumentale présentée à l’Arsenale. Composée de vingt-six panneaux de peinture acrylique formant une frise de quarante-cinq mètres de long, l’œuvre enveloppe le visiteur dans un univers où abstraction géométrique, figuration et motifs fractals se rencontrent.

Le projet prolonge les recherches que l’artiste mène depuis plusieurs décennies. Les motifs se répondent d’un panneau à l’autre, sans imposer de récit linéaire. Les références aux traditions artistiques occidentales, byzantines et islamiques se mêlent à l’observation de la nature pour construire un langage visuel ouvert, à l’image de l’identité plurielle du Liban.

Le visiteur n’est plus placé face à un tableau isolé : il entre dans un environnement pictural qui l’invite à circuler, à observer et à méditer. L’immensité de l’installation rappelle la place infime de l’être humain dans l’univers, tout en soulignant les liens qui unissent les formes, les cultures et les êtres vivants.

Cette dimension rejoint ce que j’ai ressenti devant les œuvres découvertes à Art Basel Paris. Derrière la séduction immédiate des couleurs et la richesse des textures, il y a chez Nahas une interrogation plus profonde : comment une forme en contient-elle une autre ? Comment le fragment peut-il suggérer l’infini ? Et comment la contemplation du vivant peut-elle nous rapprocher d’une réalité qui dépasse notre propre échelle ?

Du visible à l’infini

Ce qui me touche dans la peinture de Nabil Nahas, c’est sa capacité à réunir le plaisir visuel et une véritable expérience de contemplation. Les œuvres attirent d’abord par leur éclat, leur relief et leur profusion. Puis, à mesure que le regard s’y attarde, elles ouvrent des perspectives inattendues.

La géométrie devient organique, la matière se fait lumière, et les étoiles de mer semblent rejoindre les étoiles du ciel. La peinture nous fait passer d’un monde à l’autre sans rupture, comme si les mêmes principes secrets circulaient à toutes les échelles de la création.

Avec Fractal et Sea Stars, par exemple, Nabil Nahas ne cherche pas tant à représenter la nature qu’à en retrouver le mouvement profond. Il nous invite à regarder autrement ce qui nous entoure, à découvrir l’infini dans un détail et à reconnaître, derrière la diversité des formes, une étonnante continuité du vivant.

Une peinture qui nous rappelle que le monde visible n’est peut-être qu’une infime partie de ce que nous pouvons imaginer.