Reiji Haramatsu

La sensibilité de fleur d’eau

Adrián Villar Rojas artiste argentin

© D.R.

Il est des découvertes qui invitent à ralentir le regard. C’est ce que j’ai éprouvé en découvrant les œuvres d’Hiramatsu Reiji aux Franciscaines de Deauville, dans ce lieu singulier où l’architecture et la lumière offrent un écrin remarquable à l’art. Devant ses paravents et ses tableaux, je me suis laissé entraîner dans un univers d’une sensibilité exceptionnelle, où l’eau, les nymphéas et les feuillages deviennent bien plus que des motifs : une manière de ressentir la nature.

Les Franciscaines à Deauville, musée, salle de spectacle (dans l'ancienne chapelle), bibliothèque exposition… Vue du cloitre couvert.

Le rêve de Giverny

Né au Japon en 1941, Hiramatsu Reiji entretient depuis plusieurs décennies un dialogue intime avec Claude Monet. En 1994, la découverte des grandes compositions des Nymphéas au musée de l’Orangerie constitue une révélation. Il se rend ensuite à Giverny, où le jardin et son étang deviennent une source d’inspiration durable.

Mais Hiramatsu ne cherche pas à reproduire Monet. Il s’imprègne de son regard, de cette volonté de saisir ce qui change sans cesse : les reflets qui se défont à la surface de l’eau, les ombres mouvantes, les fleurs flottantes, les saules qui se penchent et les couleurs qui glissent d’une saison à l’autre. Il retrouve chez le peintre français une sensibilité à la nature qui rejoint profondément la tradition japonaise.

Dans ses œuvres, le bassin de Giverny semble perdre ses limites. L’eau n’est plus seulement un miroir du paysage : elle devient un espace où les formes se dissolvent, où les couleurs se répondent, où le regard peut se perdre. Le temps paraît suspendu, mais tout demeure en mouvement.

Le nihonga : une peinture de la matière et de la lumière

La singularité d’Hiramatsu tient aussi à la technique qu’il emploie : le nihonga, terme qui signifie littéralement « peinture japonaise ». Cette tradition, codifiée à la fin du XIXe siècle, s’appuie sur des matériaux et des gestes hérités d’une longue histoire picturale.

Les pigments, d’origine minérale, végétale ou animale, sont liés par une colle traditionnelle appelée nikawa. Ils sont appliqués sur du papier japonais, de la soie ou d’autres supports préparés. L’artiste peut également intégrer des feuilles ou des poudres métalliques, notamment d’or et d’argent, qui captent la lumière et enrichissent subtilement la surface.

La couleur y est souvent construite par superpositions successives, plutôt que par mélange direct. Cette approche exige patience et précision. Les matières conservent leur présence, les teintes leur profondeur, et la surface acquiert une qualité particulière, à la fois mate, délicate et lumineuse.

Chez Hiramatsu, cette technique ne relève jamais d’une simple fidélité au passé. Elle devient le moyen d’exprimer une sensibilité contemporaine. Les couleurs peuvent être éclatantes, presque irréelles, tandis que les formes restent épurées. Les feuilles métalliques font vibrer les reflets ; les lignes végétales rythment la surface sans enfermer le regard dans une perspective classique.

Il y a dans cette peinture une forme de retenue, mais aussi une grande intensité. La précision du geste n’empêche pas la poésie : elle lui donne sa profondeur.

Les paravents : un paysage qui se déploie

Les deux paravents que j’ai pu découvrir, l’un à quatre vantaux, l’autre à six, offrent une expérience particulièrement saisissante. Leur format permet au paysage de s’étendre bien au-delà du cadre habituel du tableau. Le regard circule d’un panneau à l’autre, suit une branche, s’arrête sur une fleur, puis se laisse absorber par les vibrations de l’eau.

Le paravent possède une longue histoire dans l’art japonais. Il organise l’espace tout en le fragmentant ; ses plis créent des ruptures, des passages, des changements de rythme. Hiramatsu exploite cette structure pour composer un paysage qui n’est jamais entièrement donné d’un seul regard. Chaque panneau apporte un nouvel accord de couleurs, une variation, un silence.

L’ensemble évoque moins une vue que la mémoire d’une sensation. Le jardin apparaît par fragments, comme si l’on se souvenait d’une promenade à Giverny, de la lumière sur l’étang ou d’un instant où le vent a troublé les reflets.

Dans Nymphéas et feuillage d’automne (2010), les couleurs et les formes végétales se mêlent dans une composition où la nature semble se transformer sous nos yeux. Les feuilles et les fleurs ne sont pas seulement observées : elles deviennent les éléments d’une partition visuelle, délicate et vibrante.

Une sensibilité au-delà des frontières

Ce qui me touche particulièrement dans le travail d’Hiramatsu Reiji, c’est cette façon de dépasser les différences entre deux traditions artistiques sans effacer leur singularité. Monet demeure présent, mais son univers est traversé par une autre manière d’organiser l’espace, de considérer la matière et de faire vivre la couleur.

La peinture occidentale et la tradition japonaise ne se juxtaposent pas : elles se rencontrent dans une même attention au monde vivant. L’une comme l’autre nous rappellent que la nature n’est jamais immobile, que la lumière transforme chaque chose et qu’un paysage ne se réduit pas à ce que l’on voit.

Chez Hiramatsu, cette contemplation ne devient jamais froide ou distante. Ses œuvres possèdent une douceur profonde, traversée d’éclats lumineux et de couleurs intenses. Elles nous invitent à regarder autrement, à retrouver une disponibilité presque enfantine devant la beauté d’un reflet ou le mouvement d’une feuille.

Cette découverte aux Franciscaines m’a laissé l’impression d’une peinture qui ne cherche pas à saisir la nature pour la posséder, mais à se rendre sensible à son impermanence. Une peinture où l’eau devient mémoire, où la couleur devient émotion et où le silence laisse place à une véritable symphonie visuelle.

Reflets de nuages du soir sur l'étang de Monet, 2011
Paravent à six panneaux, pigments, feuille d'or et colle sur papier
© musée des impressionnismes, Giverny

Nymphéas et feuillage d’automne, 2010.
 Nihonga, 90,9 × 116,7 cm.
Collection du musée des impressionnismes, Giverny.
© Hiramatsu Reiji / © musée des impressionnismes, Giverny.

Fin d'automne - L'Étang de Monet, 2011
Pigments et colle sur papier
© musée des impressionnismes, Giverny

Photos : Laurent Marre

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