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Tadao Ando

La lumière comme matière

Il existe des architectes qui construisent des bâtiments et d’autres qui construisent des expériences. Tadao Ando appartient incontestablement à cette seconde catégorie.
Né à Osaka en 1941, autodidacte, ancien boxeur et brièvement apprenti chez un charpentier, il découvre l’architecture en dehors des écoles. La lecture d’un livre consacré à Le Corbusier, puis ses voyages en Europe, aux États-Unis et en Afrique, vont nourrir une formation faite d’observation, de confrontation et de rencontres. En 1969, il fonde à Osaka sa propre agence, Tadao Ando Architect & Associates.
Ce parcours explique peut-être une partie de la singularité de son architecture. Ando ne semble jamais chercher à appliquer un style. Il construit plutôt une relation entre un lieu, une matière, une lumière et celui qui va l'habiter.
Son architecture est immédiatement reconnaissable : le béton, les formes géométriques, les murs, les ouvertures, l’eau et la lumière reviennent comme autant de constantes. Mais derrière cette apparente simplicité se trouve une architecture profondément sensible.

Le mur comme commencement

Chez Tadao Ando, le mur n'est pas seulement ce qui sépare. Il est ce qui révèle.
Un mur de béton peut fermer un espace, empêcher le regard, détourner une circulation. Mais cette limite produit en même temps une attente. Elle oblige à contourner, à entrer, à découvrir. Elle transforme le déplacement en expérience.
Ando utilise souvent des murs massifs et parfaitement maîtrisés pour créer des espaces intérieurs presque soustraits au monde extérieur. Le Pritzker Architecture Prize souligne justement cette volonté de créer, à l'intérieur de la ville, des espaces protégés permettant à l'individu de se confronter à la lumière, au vent, à l'eau et au silence.
Cette architecture de la limite m'intéresse particulièrement.
Parce qu'un mur peut être une frontière, mais aussi un écran.
Il peut cacher et montrer simultanément.
Il peut être obstacle ou ouverture.
Chez Ando, la matière construite n'est jamais complètement silencieuse. La lumière la révèle, le temps la transforme, le déplacement du corps en modifie la perception.
Le béton, que l'on imagine d'abord froid, dur et définitif, devient alors presque tactile. Sa surface parfaitement travaillée accueille les variations de lumière et les ombres qui se déplacent lentement au cours de la journée.
La matière devient lumière.
Et la lumière devient matière.

La lumière comme élément architectural

C'est probablement là que l'architecture de Tadao Ando rejoint le plus directement la peinture.
Il ne se contente pas de laisser entrer la lumière dans ses bâtiments. Il la compose.
Une ouverture n'est jamais seulement une fenêtre. Elle découpe le ciel, cadre un paysage, dessine une ligne sur un mur ou transforme un volume en espace presque immatériel.
Dans son travail, la lumière devient un matériau à part entière. Ando a lui-même expliqué qu'elle constituait un élément déterminant de ses projets.
La célèbre Church of the Light, construite à Ibaraki en 1989, en est sans doute l'exemple le plus saisissant. Sur le mur du sanctuaire, une simple découpe en forme de croix laisse pénétrer la lumière. Il n'est presque plus question de fenêtre : l'ouverture devient signe.
La lumière dessine.
Le béton devient support.
L'ombre devient profondeur.
Et soudain, avec presque rien, l'espace acquiert une dimension spirituelle.
Cette croix lumineuse me fait penser à ce que peut produire la peinture lorsqu'elle parvient à faire surgir quelque chose à partir d'un minimum de signes. Une ligne, une trace, une interruption dans la matière peuvent parfois suffire à déplacer complètement notre perception.

Entre Orient et Occident

L'architecture d'Ando est souvent décrite comme une rencontre entre modernisme occidental et tradition japonaise. Cette formule est juste, mais elle mérite d'être dépassée.
On retrouve chez lui l'influence de Le Corbusier, de Louis Kahn, de Mies van der Rohe ou encore d'Alvar Aalto. Mais ces références occidentales sont réinterprétées à travers une sensibilité japonaise attentive au vide, au silence, à la relation avec la nature et à la perception progressive des espaces.
Ando ne cherche pas à reproduire l'architecture traditionnelle japonaise. Il en extrait plutôt certains principes pour les traduire dans un langage contemporain.
Le plein et le vide.
L'ombre et la lumière.
La masse et la légèreté.
L'horizontalité du paysage et la verticalité de l'espace construit.
La géométrie et l'imprévisible.
C'est peut-être cette tension qui donne à son architecture sa force.
Chez lui, les formes géométriques ne sont jamais seulement décoratives. Elles organisent l'expérience. Un cercle, un carré, une ligne ou un mur deviennent les instruments d'une mise en scène du regard.

L'eau, le ciel et le paysage

L'eau occupe également une place essentielle dans l'œuvre d'Ando.
Elle réfléchit l'architecture, double les volumes, absorbe les couleurs du ciel et introduit une dimension mouvante dans des constructions souvent dominées par la rigueur du béton.
L'eau permet surtout de faire entrer le paysage dans l'architecture sans nécessairement ouvrir davantage les murs.
Le paysage se reflète.
Il devient une image.
Une architecture peut alors fonctionner comme un cadre photographique : elle sélectionne une portion du monde et lui donne une nouvelle intensité.
Ando résume cette approche par une idée particulièrement forte : où que l'on construise, le paysage est déjà là ; l'enjeu consiste à faire ressortir son caractère unique.
Cette relation au paysage rejoint une question qui traverse également ma peinture : que se passe-t-il lorsque l'on isole un fragment du réel ?
Un détail peut soudain devenir un territoire.
Une surface peut devenir un paysage.
Une trace peut prendre une dimension monumentale.
Une petite chose peut contenir un monde.

L'espace de méditation à Paris

L'espace de méditation de l'UNESCO

À Paris, l'Espace de méditation de Tadao Ando, réalisé en 1995 au siège de l'UNESCO, offre une autre lecture de son architecture.
L'œuvre est aujourd'hui intégrée à l'ensemble architectural de l'UNESCO, aux côtés notamment du jardin japonais conçu par Isamu Noguchi.
Ici, Ando réduit encore les moyens.
Le lieu n'a pas besoin d'être spectaculaire.
Il propose au contraire une forme de retrait.
Dans une ville dense, au cœur d'une institution internationale, l'architecture crée un espace où le bruit semble suspendu. Le béton, la lumière et la géométrie cessent d'être des éléments constructifs pour devenir les conditions d'une expérience intérieure.
C'est peut-être l'une des grandes leçons d'Ando : l'architecture peut produire du silence sans être vide.

Les 4x4 House de Tadao Ando

4×4 House : construire avec la contrainte

La 4×4 House, construite en 2003 à Kobe, est un autre exemple fascinant de cette capacité à transformer une contrainte en force architecturale.
La maison est implantée sur une parcelle côtière d'environ 65 m², dans un secteur profondément marqué par le grand séisme de Hanshin de 1995. Sa structure extrêmement compacte s'organise autour d'un volume de quatre mètres sur quatre.
La maison monte plutôt qu'elle ne s'étend.
À mesure que l'on s'élève, le paysage apparaît.
Et au sommet, l'ouverture cadre la mer intérieure, l'île d'Awaji et le pont Akashi-Kaikyō.
Le paysage n'est donc pas simplement visible depuis la maison : il est mis en scène par elle.
Une seconde maison, la 4×4 House II, est construite à proximité en 2004. Ando choisit cette fois le bois plutôt que le béton. Les deux constructions deviennent ainsi presque deux versions d'une même idée, deux présences complémentaires face à la mer.
Cette petite maison concentre à elle seule plusieurs des principes essentiels de l'architecte : la contrainte, la géométrie, la matière, la lumière, le paysage et le déplacement du regard.

Construire le vide

Ce qui me touche chez Tadao Ando est peut-être moins le béton que ce qu'il parvient à faire exister autour et à l'intérieur du béton.

Le vide. L'attente. La lumière. Le silence.

Un mur peut sembler totalement fermé et pourtant ouvrir sur une expérience. Une petite ouverture peut suffire à faire entrer le ciel.
ne surface d'eau peut transformer un bâtiment en reflet.
ne marche peut modifier notre rapport à l'espace.
L'architecture d'Ando demande au regard de prendre son temps. Elle ne donne pas tout immédiatement. Elle se découvre par fragments.
C'est en cela qu'elle rejoint profondément ma propre manière de regarder.
Je photographie depuis l'adolescence. La photographie m'a appris à isoler un fragment du monde, à déplacer le cadre, à changer l'échelle du regard. La peinture est venue prolonger cette expérience.
Chez Ando, je retrouve cette même possibilité de transformer le réel sans nécessairement le représenter.
Il ne s'agit pas de reproduire le paysage, mais de construire les conditions pour que nous le regardions autrement.
Il ne s'agit pas de montrer davantage, mais parfois de montrer moins.

Une ouverture. Une ombre. Une surface. Une ligne. Une trace de lumière sur le béton.

Une architecture proche de la peinture

C'est probablement pour cette raison que l'architecture de Tadao Ando m'accompagne comme celle d'un artiste plutôt que comme celle d'un simple architecte.
Son œuvre possède quelque chose de pictural. Il travaille la matière comme un peintre travaille sa surface. Il compose la lumière comme on compose une couleur. Il utilise les murs comme des plans. Il cadre le paysage comme une photographie. Il joue avec l'échelle. Il construit des tensions entre ce qui est visible et ce qui demeure hors champ.

Mais surtout, il comprend qu'une œuvre ne se réduit pas à ce qu'elle montre.
Elle dépend aussi de ce qu'elle laisse imaginer.
Chez Tadao Ando, le béton n'est donc jamais seulement du béton.
Il devient une surface de projection pour la lumière, le paysage, le temps et la pensée.
Et c'est peut-être là que réside la véritable force de son architecture : faire apparaître l'invisible à partir de formes extrêmement simples.

Quelques repères

Tadao Ando reçoit notamment la Médaille Alvar Aalto en 1985, la Médaille d'or de l'Académie française d'architecture en 1989, le Carlsberg Architectural Prize en 1992, puis le Pritzker Architecture Prize en 1995. En 1997, il reçoit la Royal Gold Medal du Royal Institute of British Architects.
Parmi ses réalisations majeures figurent notamment la Row House in Sumiyoshi (Azuma House), Rokko Housing, Church on the Water, Church of the Light, le complexe de Naoshima, le musée de Chikatsu-Asuka, le Pulitzer Arts Foundation, le Chichu Art Museum et la 4×4 House.
Pourquoi Tadao Ando m'intéresse
Ce qui m'intéresse chez Tadao Ando n'est finalement pas seulement son architecture.
C'est sa manière de déplacer le regard.
Prendre une matière ordinaire et lui donner une présence.
Prendre une contrainte et en faire une structure.
Prendre un mur et en faire une ouverture.
Prendre la lumière et en faire une matière.
Prendre un fragment de paysage et lui donner une nouvelle échelle.
C'est une démarche qui rejoint profondément ma propre recherche picturale.
Regarder, c'est déjà transformer.
Et chez Tadao Ando, construire devient une manière de regarder.