Gérard Schlosser

Arrêt sur image

Adrián Villar Rojas artiste argentin

© D.R.

Il y a chez Gérard Schlosser une manière très particulière de nous faire entrer dans une peinture. Nous découvrons d’abord un fragment de vie, une présence, un corps saisi dans un moment apparemment banal. Puis vient le titre, souvent une phrase brève, presque anodine, qui ouvre une brèche dans l’image. Qui parle ? À qui ? Que s’est-il passé avant cette scène ? Et que va-t-il se produire ensuite ?
Rien n’est véritablement expliqué. Tout semble pourtant chargé d’une histoire. La peinture de Gérard Schlosser retient le temps, isole un geste, un détail, une attitude, et laisse au spectateur le soin de poursuivre le récit. Ses tableaux sont comme des séquences de films dont nous aurions perdu le début et dont la fin resterait à inventer.

J’aime le vent, 1972,
acrylique sur toile, 100 × 100 cm
© Gérard Schlosser

 En l’attendant, 2008,
acrylique sur toile sablée, 80 × 80 cm
© Gérard Schlosser,

Même lui, 2015,
acrylique sur toile sablée, 100 × 100 cm
© Gérard Schlosser,

Figure majeure de la Figuration narrative, l’artiste a développé pendant plus de soixante ans une œuvre immédiatement reconnaissable, à la fois familière et énigmatique. Sous l’apparente simplicité des scènes représentées se déploie une réflexion subtile sur le désir, l’attente, l’intimité et ces instants ordinaires qui composent nos existences.

Beckett, ou l’art de l’attente

La rencontre avec le théâtre de Samuel Beckett constitue un moment fondateur dans le parcours de Gérard Schlosser. En 1953, après avoir assisté à une représentation d’En attendant Godot mise en scène par Roger Blin, il décide de se consacrer pleinement à la peinture.

L’influence de Beckett ne se limite pas à quelques références littéraires. Elle touche à la structure même de son travail : des situations simples, des conversations fragmentaires, des personnages qui attendent, se souviennent, espèrent ou ne savent plus très bien ce qu’ils attendent.
Dans En attendant Godot, Vladimir et Estragon parlent de tout et de rien, échangent des propos parfois dérisoires, parfois vertigineux, pour tromper l’attente. Schlosser retrouve cette tension dans les détails les plus ordinaires de la vie. Un geste, un objet ou une phrase suffisent à faire surgir une situation dont le sens demeure ouvert.

En 1963, il peint J’aime mieux les radis, en écho à un détail de la pièce de Beckett. Ce rapprochement révèle déjà son approche : partir d’un élément presque insignifiant et lui donner une présence nouvelle par le cadrage et le titre.

Ses phrases, souvent familières, fonctionnent comme des amorces de dialogue. On n’y sera jamais à minuit, Je ne me souviens pas, Il devait me répondre aujourd’hui : autant de formulations qui semblent avoir été prélevées au milieu d’une conversation. Elles nous donnent l’impression d’arriver dans une histoire déjà commencée.

Le titre ne vient donc pas simplement nommer l’image. Il la prolonge, la déplace, parfois la contredit. Entre ce que nous voyons et ce que nous lisons s’installe un espace d’incertitude. C’est dans cet intervalle que la peinture prend toute sa dimension narrative.

Une peinture qui raconte sans expliquer

Gérard Schlosser appartient à la Figuration narrative, mouvement apparu en France dans les années 1960, qui réaffirme la possibilité de raconter par la peinture, à rebours de la domination de l’abstraction dans une partie de l’art de l’après-guerre.
Mais son récit ne ressemble pas à une histoire illustrée. Il ne cherche ni à dérouler une action ni à en donner les clés. Il emprunte au cinéma ses cadrages, ses ruptures d’échelle et sa manière de découper le réel. Un corps peut être montré partiellement, un visage disparaître hors du cadre, un détail prendre une importance disproportionnée.

Cette façon de fragmenter l’image transforme notre regard. Nous ne contemplons plus une scène dans son ensemble : nous sommes placés au plus près d’un instant, comme si la caméra s’était arrêtée sur un détail que nous n’aurions pas dû remarquer.
Le quotidien devient alors une matière romanesque. Une silhouette, un dos, une nuque, des jambes ou une posture suffisent à suggérer une présence et à éveiller notre imagination. Les personnages restent souvent anonymes, privés de ce qui permettrait de les identifier. Ils pourraient être des inconnus, mais aussi des figures familières, des souvenirs ou des personnages de fiction.

Devant un tableau de Schlosser, chacun recompose son propre récit. Une image peut évoquer une scène de cinéma, une situation vécue ou une émotion enfouie. La peinture ne livre pas une histoire unique : elle crée les conditions de sa naissance dans l'esprit du spectateur.

Le gros plan : voir autrement le quotidien

Le cadrage est l’un des éléments essentiels de son langage. Schlosser affectionne les plans rapprochés, les fragments de corps et les compositions qui semblent avoir été découpées dans une image plus vaste. Cette proximité donne aux scènes une présence physique, presque troublante.

Il arrive que le visage soit absent, que le corps soit coupé par les limites de la toile ou que l’attention se concentre sur un détail qui semblerait insignifiant dans la vie réelle. Le spectateur doit alors reconstruire mentalement ce qui manque.

Ce jeu avec le hors-champ est particulièrement efficace. Ce que nous ne voyons pas devient aussi important que ce qui est représenté. Une personne absente peut être présente dans un titre ; une conversation interrompue semble se poursuivre au-delà du cadre ; un geste suspendu laisse imaginer ce qui va suivre.

Cette peinture de l'intime possède également une dimension sociale. Schlosser s'intéresse aux loisirs, aux vacances, au repos, à l'oisiveté, aux moments de plaisir ou d'attente. Il porte son attention sur des existences ordinaires, loin des grandes scènes historiques et des héros traditionnels.
Sans adopter le ton d'une peinture militante, il donne ainsi une visibilité à des instants modestes, à des corps et à des situations que l'art a longtemps considérés comme secondaires. Il révèle la densité de ces moments où, en apparence, il ne se passe rien.

De la photographie à la toile : construire une scène

Derrière la spontanéité apparente de ses images se cache un processus de création rigoureux. Gérard Schlosser commence par photographier ses sujets en noir et blanc. Ces clichés lui servent de dessins préparatoires, à partir desquels il sélectionne les détails, réfléchit à la lumière et construit la composition.

Il ne se contente pas de reproduire une photographie. Il découpe, déplace et assemble plusieurs prises de vue, parfois réalisées avec des profondeurs de champ différentes. Ces photomontages lui permettent d'élaborer une image nouvelle, qui fixe ses choix de cadrage et de narration avant le passage à la peinture.

La photographie devient ainsi un outil de construction, et non une fin en soi. Elle lui permet d'isoler un fragment du réel, de le recomposer et de lui donner une intensité particulière. Le tableau final ne reproduit pas fidèlement une scène observée : il constitue une réalité picturale autonome.

La préparation du support participe elle aussi à cette recherche. Schlosser travaille sur des toiles sablées, dont la surface mate et granuleuse donne aux couleurs une présence singulière. La lumière ne glisse pas simplement sur la peinture : elle semble pénétrer la matière et contribuer au modelé des volumes.

Cette texture renforce l'impression d'un instant réellement saisi, tout en éloignant l'image de la froideur photographique. Le résultat possède une précision particulière, mais conserve une part d'indétermination. La scène est construite avec soin, tandis que son histoire demeure ouverte.

Trois tableaux, trois fragments de vie

Les œuvres présentées dans cette galerie illustrent différentes facettes de cette peinture du fragment, de l'attente et de l'instant suspendu.

J’aime le vent, 1972

Avec ce titre, Schlosser associe une sensation physique à une phrase simple, presque murmurée. Le vent est invisible, mais il se manifeste par ses effets : un mouvement, une attitude, une transformation de l'espace. Le titre invite à imaginer une expérience intime plutôt qu'à identifier une scène précise. Comme souvent chez l'artiste, quelques mots suffisent à ouvrir un récit que la peinture ne cherche pas à refermer.

En l’attendant, 2008

L'attente est l'un des grands thèmes de Schlosser, et le titre de cette œuvre en condense toute l'ambiguïté. Qui est attendu ? Un être aimé, une réponse, une rencontre ou simplement la fin d'un moment qui s'étire ? La phrase place le spectateur dans une temporalité suspendue. L'image devient le fragment d'une histoire dont l'événement essentiel n'a peut-être pas encore eu lieu — ou appartient déjà au passé.

Même lui, 2015

Deux mots, et déjà une énigme. L'expression semble répondre à une conversation commencée ailleurs. Elle suppose une comparaison, une surprise, peut-être un jugement, sans jamais en préciser le contexte. Le spectateur est invité à imaginer les paroles qui précèdent et celles qui suivront. Comme dans une scène de cinéma saisie au milieu d'un dialogue, le sens naît autant de ce qui est montré que de tout ce qui reste hors champ.

Ces trois œuvres témoignent de la force du dispositif schlossérien : un fragment visuel, quelques mots, une situation apparemment ordinaire. Rien n'est imposé, mais tout devient possible.

Le spectateur, témoin ou voyeur ?

La proximité avec les personnages crée une relation ambiguë. Nous sommes placés dans une position d'observation privilégiée, parfois si près de la scène que nous avons l'impression de pénétrer dans un espace privé. Cette intimité peut susciter une forme de gêne, comme si nous surprenions un moment qui ne nous était pas destiné.

Schlosser exploite cette sensation sans tomber dans l'anecdote. Il ne cherche pas à révéler un secret, mais à rendre sensible la frontière entre regarder et être indiscret. L'absence fréquente de visages renforce cette ambiguïté : nous ne savons pas exactement qui sont les personnages, ni ce qu'ils pensent. Ils échappent à toute interprétation définitive.

En 2012, l'artiste pousse encore plus loin cette relation au regard avec des œuvres conçues comme des trous de serrure. Le spectateur n'est plus seulement devant une image : il semble regarder à travers une ouverture, comme s'il surprenait une scène à l'insu de ceux qui l'habitent.
Cette position de voyeur révèle finalement quelque chose de notre propre regard. Nous cherchons spontanément à comprendre, à imaginer, à compléter ce qui manque. Les tableaux de Schlosser nous rendent actifs : ils font de notre imagination une composante essentielle de l'œuvre.

La poésie des choses ordinaires

Ce qui me semble particulièrement remarquable chez Gérard Schlosser, c'est sa capacité à transformer le quotidien en expérience picturale. Il n'a pas besoin de sujets extraordinaires. Une phrase banale, un moment de repos, une présence silencieuse ou une attente suffisent à faire naître une tension.

Ses peintures sont des arrêts sur image, mais jamais des images figées dans leur sens. Elles retiennent le temps pour mieux en révéler les possibles. Elles nous ramènent à ces instants de la vie où rien ne semble se produire, alors même que tout se joue dans une pensée, un souvenir, un désir ou un silence.
À la manière de Beckett, Schlosser sait que l'existence est aussi faite de conversations inachevées, de gestes minuscules et de temps perdus.

À la manière du cinéma, il isole un fragment, choisit un angle et nous laisse devant une scène dont nous ne possédons pas toutes les clés.

Il en résulte une peinture profondément humaine, à la fois précise et mystérieuse. Une peinture qui ne raconte pas à notre place, mais nous invite à poursuivre l'histoire.

Chez Gérard Schlosser, l'image s'arrête, mais le récit continue. Et c'est peut-être dans cet espace laissé libre au regard que ses tableaux deviennent si personnels : chacun y retrouve, à sa manière, un fragment de sa propre vie.

Gérard Schlosser nous a quitté le 10 août 2022 à l’âge de 91 ans.

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