James Turrell
Peindre avec la lumière

Il existe des artistes qui utilisent la lumière pour éclairer une œuvre. James Turrell, lui, en a fait l’œuvre elle-même.
Chez lui, la lumière n'est plus seulement ce qui permet de voir. Elle devient matière, espace, couleur, profondeur. Elle construit des volumes que l'on ne peut pas toucher, ouvre des passages qui n'existent pas, transforme un mur en horizon et peut aller jusqu'à faire disparaître les limites du lieu dans lequel nous nous trouvons.
J'ai découvert son travail à Avignon, lors de l'exposition La Beauté in Fabula présentée au Palais des Papes en 2000. Plusieurs années plus tard, en 2011, je retrouve son univers à la Biennale de Venise, avec Ganzfeld Apani, installation monumentale présentée dans l'Arsenale. Puis, en 2024, à la galerie Gagosian du Bourget, je découvre All Clear. Trois rencontres, à des moments très différents, mais avec chaque fois la même sensation : celle d'entrer dans une œuvre qui ne se regarde plus seulement avec les yeux.
Path Taken, 2024,
Le Bourget, Paris
©James Turrell - Photo : Thomas Lannes
APANI, 2011, de la série Ganzfeld. Installation présentée à la 54e Biennale de Venise, Arsenale. ©James Turrell. Photo : Francesco Galli
All Clear, 2024, de la série Ganzfeld, 1976. Installation lumineuse et technique mixte, dimensions variables. Gagosian, Le Bourget. ©James Turrell. Photo : Thomas Lannes
Twilight Epiphany Skyscape
©James Turrell - Photo : Thomas Lannes
Un artiste qui s'intéresse à la perception
James Turrell naît en 1943 à Los Angeles et grandit à Pasadena, en Californie. Très tôt, son rapport au ciel, à l'espace et à la lumière est nourri par son intérêt pour l'aviation. Il obtient son brevet de pilote à seize ans et travaillera notamment comme pilote et cartographe aérien.
À Pomona College, il étudie notamment la psychologie de la perception, les mathématiques, l'art et l'astronomie, avant de poursuivre sa formation artistique à Claremont Graduate School.
Ce parcours est important pour comprendre son travail. Chez Turrell, l'art n'est jamais très éloigné de la science. La géométrie, l'astronomie, la psychologie, l'architecture et les phénomènes optiques deviennent progressivement les outils d'une recherche qui porte sur une question en apparence très simple :
Que se passe-t-il lorsque nous regardons ?
Car pour Turrell, regarder n'est pas un acte neutre. Notre œil interprète, reconstruit, mesure, cherche des repères. Et lorsque ces repères disparaissent, notre perception commence à hésiter.
C'est précisément dans cet espace d'incertitude que son œuvre prend forme.
La lumière devient matière
Au milieu des années 1960, Turrell commence à travailler directement avec la lumière dans son atelier de Santa Monica, installé dans l'ancien Mendota Hotel.
Il ne projette pas simplement de la lumière sur un mur. Il commence à modifier l'espace lui-même : il obscurcit les fenêtres, crée des ouvertures, dirige la lumière naturelle ou artificielle et observe la manière dont celle-ci transforme notre perception du volume.
Avec Afrum I (White), en 1967, une forme lumineuse semble flotter dans l'angle d'une pièce. Au premier regard, on pourrait croire à un volume solide. En s'approchant, l'illusion se révèle : ce que l'on pensait être un objet n'est constitué que de lumière projetée.
Dans Shallow Space Construction Ronin, réalisé en 1968, le phénomène s'inverse. La lumière donne l'impression de créer une surface là où il n'y a qu'une ouverture dans l'architecture.
Turrell ne construit donc pas des objets. Il construit des situations perceptives.
Le Guggenheim résume très justement cette démarche en parlant d'une volonté de nous amener à « voir que nous voyons » : prendre conscience non seulement de ce que nous regardons, mais du fonctionnement même de notre regard.
Le regard comme matière de l'œuvre
C'est sans doute ce qui me frappe le plus dans son travail. Chez Turrell, le spectateur n'est jamais simplement placé devant une œuvre. Il en devient presque le matériau. Il avance dans un espace, cherche une limite, tente de comprendre ce qu'il voit. Il croit distinguer une surface, puis découvre une profondeur. Il pense regarder un mur, mais celui-ci semble s'ouvrir. Il croit percevoir une pièce, puis les contours disparaissent.
La lumière agit alors comme une matière extrêmement particulière : elle peut être dense sans être solide, présente sans être saisissable, colorée sans être pigment. Elle donne au vide une présence. Et c'est peut-être là que Turrell rejoint la peinture de la manière la plus radicale : il ne représente plus un espace, il fait de l'espace une peinture.
Les Skyspaces : regarder le ciel autrement
À partir des années 1970, Turrell développe notamment ses Skyspaces, espaces architecturaux conçus autour d'une ouverture vers le ciel. Le principe paraît élémentaire : une pièce, un plafond, une ouverture géométrique.
Mais lorsqu'on s'assoit et que l'on regarde le ciel à travers cette ouverture, quelque chose se modifie. Le ciel cesse d'être un arrière-plan. Il devient une surface, presque une peinture mouvante, dont la couleur et la luminosité évoluent avec le temps. Le cadre architectural transforme alors notre perception du paysage. L'aube, le crépuscule, la lumière directe du soleil ou les variations atmosphériques deviennent les éléments d'une œuvre qui n'est jamais tout à fait la même.
Plus de 70 Skyspaces ont été réalisés dans différentes régions du monde. Le premier fut conçu en 1974 pour le collectionneur italien Giuseppe Panza di Biumo, à Varese. Il y a dans ces œuvres quelque chose de profondément contemplatif. Peut-être même quelque chose qui touche au sacré. Un simple morceau de ciel devient une expérience.
APANI : entrer dans la lumière
En 2011, je retrouve James Turrell à la Biennale de Venise. L'œuvre s'appelle Ganzfeld APANI et se trouve dans l'Arsenale. L'installation, conçue spécifiquement pour ce lieu, occupe plus de 120 m². Je me souviens surtout de cette sensation très particulière en entrant. On pénètre dans un espace baigné de lumière colorée. Peu à peu, les repères disparaissent. Le regard cherche le fond, une limite, une architecture, quelque chose auquel se raccrocher. Mais rien ne semble véritablement se fixer.
La profondeur devient incertaine. La couleur occupe tout l'espace. Le corps lui-même paraît perdre sa position, son équilibre.
APANI appartient à la série des Ganzfeld, terme emprunté à la psychologie de la perception pour désigner une situation dans laquelle les repères visuels sont suffisamment réduits pour perturber la perception de la profondeur et de l'espace.
Chez Turrell, cette expérience devient presque méditative. On ne regarde plus une lumière. On est dedans.
Le Ganzfeld : lorsque l'espace disparaît
C'est probablement l'une des expériences les plus radicales proposées par Turrell.
Dans un Ganzfeld, l'artiste cherche à supprimer progressivement les indices qui permettent habituellement de comprendre un espace : les angles, les distances, les contours, les ombres, les frontières. Ce qui reste est une étendue lumineuse.
Dans All Clear, présenté en 2024 à la galerie Gagosian du Bourget, le visiteur entre dans une structure blanche aux formes arrondies. La lumière colorée est produite par un dispositif LED et rétroéclairé. L'absence d'angles et de repères contribue à dissoudre l'orientation spatiale. Lorsque je découvre cette œuvre, je retrouve immédiatement cette sensation éprouvée à Venise. Mais l'expérience est différente.
La lumière paraît plus enveloppante encore. Des variations chromatiques apparaissent progressivement, accompagnées d'un environnement sonore qui renforce cette impression d'immersion. Le lieu semble perdre sa matérialité. Il ne reste presque plus que la sensation.
All Clear : la couleur sans objet
Ce qui est fascinant dans All Clear, c'est précisément qu'il n'y a presque rien à regarder. Pas de sujet, pas de paysage, pas de figure, pas même véritablement de surface. Et pourtant, l'expérience visuelle est extrêmement riche. La couleur apparaît comme une présence autonome. Elle ne recouvre rien. Elle ne décrit rien. Elle existe pour elle-même.
Turrell parle de la « matérialité » de la lumière et explique qu'il s'intéresse à la lumière non seulement comme moyen de révéler les choses, mais comme une chose en soi. Cette idée me paraît essentielle pour comprendre son œuvre. La lumière n'est plus le moyen de rendre visible la peinture. Elle devient la peinture.
Des tableaux qui ne sont plus des tableaux
Turrell réalise également des œuvres lumineuses qui prennent l'apparence de tableaux. À la galerie Gagosian du Bourget, l'exposition At One présentait ainsi plusieurs panneaux LED programmés par ordinateur, parmi lesquels That Known, The Flipside et Patmos.
Ces œuvres m'ont fait penser à certaines peintures de Mark Rothko.
Non pas parce qu'elles chercheraient à reproduire sa peinture, mais parce qu'elles partagent cette capacité à faire de la couleur un espace intérieur. Chez Rothko, les grandes surfaces colorées semblent flotter, respirer, vibrer devant nous. Chez Turrell, la couleur n'est même plus déposée sur une toile. Elle apparaît directement dans l'espace.
Dans les deux cas, pourtant, la couleur cesse d'être un simple élément descriptif. Elle devient une expérience.
Une œuvre entre art, architecture et astronomie
Cette relation entre lumière, espace et ciel trouve son expression la plus ambitieuse dans le Roden Crater Project.
En 1974, Turrell découvre près de Flagstaff, en Arizona, un ancien volcan éteint. Le site devient le support d'un projet gigantesque commencé à la fin des années 1970 : transformer le cratère en un ensemble de chambres, de tunnels et d'observatoires orientés vers les phénomènes célestes. Le projet dépasse alors largement la notion traditionnelle d'œuvre d'art.
Le soleil, la lune, les étoiles, le mouvement de la Terre et les variations de la lumière naturelle deviennent les éléments d'une architecture conçue pour modifier notre conscience de l'espace. Le paysage n'est plus seulement ce que l'on regarde. Il devient ce dans quoi l'on regarde.
Une peinture sans pigment
James Turrell est souvent associé au mouvement Light and Space, né en Californie dans les années 1960. Mais son œuvre échappe finalement aux classifications trop simples. Il est sculpteur sans sculpture, architecte sans bâtiment, peintre sans pigment.
Son matériau est la lumière. Son support est l'espace. Et son véritable sujet est peut-être le regard. C'est ce qui rend son travail si singulier. Une œuvre de Turrell peut sembler extrêmement dépouillée, presque immatérielle, alors qu'elle mobilise derrière cette apparente simplicité une réflexion complexe sur la perception, la géométrie, l'architecture, l'astronomie et la conscience.
Ce qui m'intéresse chez James Turrell
Ce qui m'intéresse chez Turrell n'est pas seulement la beauté de ses installations. C'est la manière dont il parvient à faire basculer notre perception avec presque rien. Une ouverture. Une couleur. Un changement de lumière. Une limite qui disparaît. Un espace que l'on croyait comprendre et qui soudain devient incertain. Il nous oblige à ralentir. À regarder autrement. À accepter de ne pas comprendre immédiatement ce que nous avons devant les yeux. C'est peut-être pour cette raison que ses œuvres me restent en mémoire. Elles ne donnent pas simplement quelque chose à voir. Elles modifient celui qui regarde.
Et lorsque la lumière devient matière, lorsque le vide devient présence et que l'espace lui-même semble se mettre à respirer, James Turrell nous rappelle une chose essentielle : regarder n'est jamais simplement regarder. C'est une expérience.
Quelques œuvres et repères
- Afrum I (White), 1967 — projection lumineuse.
- Shallow Space Construction Ronin, 1968 — intervention lumineuse et architecturale.
- Skyspace I, 1974 — l'un des premiers Skyspaces.
- Roden Crater Project, 1979– — projet monumental d'observatoire et d'espaces lumineux en Arizona.
- Aten Reign, 2013 — installation créée pour la rotonde du Guggenheim Museum de New York.
- Ganzfeld APANI, 2011 — Biennale de Venise, Arsenale.
- All Clear, 2024 — série Ganzfeld, Gagosian Le Bourge t.
Pour aller plus loin
Site officiel de James Turrell
Galerie Gagosian
James Turrell au Guggenheim Museum
La Biennale de Venise



