Kumiko Nakajima

Quand les signes prennent vie

Kumiko Nakajima artiste peintre et sculptrice japonaise

Il y a des œuvres que l'on regarde. Et puis il y a celles dans lesquelles on entre.
J'ai découvert le travail de Kumiko Nakajima au Grand Palais, au Salon Comparaisons, où nous exposions ensemble au sein du groupe Signes et Traces, fondé par Riccardo Licata. Son travail m'a immédiatement intrigué.
La première fois que j'ai vu l'une de ses œuvres accrochée au mur, j'ai eu cette impression très particulière de reconnaître quelque chose avant même de pouvoir l'expliquer. Une manière de faire circuler les formes, de laisser les signes apparaître sans les enfermer, de faire dialoguer la matière et le vide.
Je me suis dit : il n'y a qu'un artiste japonais pour réaliser une œuvre comme celle-là.
Non pas parce qu'elle serait immédiatement identifiable comme japonaise, mais parce qu'elle possède cette qualité de retenue et de liberté qui laisse au regard un espace immense pour circuler.

Peinture sclpture Anemone rose de Kumiko Nakajima

Une peinture que l'on traverse

Les œuvres de Kumiko Nakajima sont difficiles à définir. Sont-elles des peintures d’ailleurs ?
Des sculptures ? Des objets ? Peut-être un peu tout cela à la fois.
La matière quitte progressivement la surface pour gagner l'espace. Les formes se détachent, se soulèvent, s'organisent dans le volume. Le regard ne reste plus face à une image : il commence à tourner autour d'elle, à chercher un passage, à découvrir des profondeurs inattendues. C'est ce qui me plaît particulièrement dans son travail.
On ne regarde pas seulement ses œuvres. On les parcourt.
Elles possèdent quelque chose d'ouvert, presque aérien. Même lorsque la matière est abondante, elle ne paraît jamais pesante. Les éléments semblent pouvoir se déplacer, se rejoindre, s'écarter à nouveau. Comme si la peinture avait soudain décidé de quitter le mur.

Lorsque les signes sortent de la toile

Kumiko Nakajima travaille à partir de signes spontanés. Elle explique elle-même qu'ils peuvent venir de la nature qu'elle observe, de l'écriture, des signes eux-mêmes ou encore des choses quotidiennes qui existent partout. Elle accorde également une place importante aux accidents, aux taches et au hasard, qu'elle considère comme susceptibles de faire naître des créations nouvelles.
Cette origine très simple est importante. Le signe n'est pas nécessairement chargé d'une signification précise. Il peut être une impulsion. Une rencontre entre une ligne et une autre. Une tache qui devient présence. Un geste qui trouve sa propre direction. Puis, un jour, les signes se sont mis debout. Comme s'ils avaient quitté la surface de la toile pour prendre leur propre existence. Et la peinture devenait sculpture.

Les cordons comme des couleurs

C'est probablement l'une des caractéristiques les plus étonnantes de son travail. Kumiko Nakajima utilise des cordons colorés qu'elle assemble, superpose, rassemble et fait surgir dans l'espace.

« J'utilise les cordons comme les couleurs qui sont poussées du tube.
Ils bougent et se forment. »

Cette phrase résume admirablement sa démarche. Le cordon devient un trait. Le trait devient une couleur. La couleur devient volume. Et le volume finit par dessiner dans l'espace.
Il y a là une inversion fascinante du geste du peintre. Habituellement, la couleur sort du tube pour être déposée sur la toile. Chez Kumiko Nakajima, elle semble continuer son chemin. Elle ne s'arrête plus à la surface.

Le regard mélange les couleurs

Cette technique possède également une conséquence essentielle : les couleurs ne se mélangent pas réellement. Elles restent côte à côte. Rouge contre rose, vert contre jaune, blanc contre rouge. Chaque élément conserve sa propre présence.
C'est alors le regard qui accomplit le mélange. À distance, les couleurs s'unissent. En s'approchant, elles se séparent à nouveau et révèlent leur construction. L'œuvre change donc avec la distance.
De près, on découvre la matière, les cordons, les assemblages, les gestes. De plus loin, une forme globale apparaît. Le spectateur devient ainsi une partie du processus. C'est son œil qui termine l'œuvre. Et peut-être aussi son imagination.

Un monde silencieux

Ce qui me touche dans le travail de Kumiko Nakajima est cette capacité à créer un monde qui semble à la fois très concret et totalement imaginaire. Les formes évoquent parfois des végétaux, des fleurs, des organismes, des silhouettes ou des créatures étranges. Mais elles refusent de se laisser identifier complètement.
On reconnaît quelque chose sans parvenir à lui donner un nom. C'est là que commence l'imaginaire. Ses œuvres ne racontent pas une histoire. Elles proposent plutôt un espace mental dans lequel chacun peut construire la sienne. On y entre avec ce que l'on est. On y chemine librement. Et l'on en ressort avec une image différente de celle que l'on avait en entrant.

Une enfance possible dans la matière

Il y a aussi quelque chose de profondément joyeux dans ces œuvres. La couleur, les formes souples, les accumulations de cordons et les compositions presque organiques donnent parfois l'impression d'un monde miniature, comme si des êtres inconnus étaient apparus sur une surface avant de commencer à l'habiter. Cette dimension ludique n'est pourtant jamais superficielle.
Elle vient d'une liberté véritable du geste. Kumiko Nakajima dit elle-même :

« Je m'amuse follement quand je les fais, alors je voudrais partager un petit moment de bonheur avec des gens qui regardent mes œuvres. »

Cette phrase me semble essentielle. Elle explique peut-être mieux son travail que toutes les tentatives de classification. Il ne s'agit pas de démontrer quelque chose. Il s'agit de créer. Puis de transmettre cette joie.

Le hasard comme commencement

Lors de ma visite dans son atelier, j'avais été frappé par la présence de toutes ces œuvres dans l'espace. Les peintures étaient posées au sol, accrochées aux murs, installées dans les différents recoins de l'atelier. Les tableaux-sculptures semblaient attendre leur propre emplacement, comme si l'espace faisait lui aussi partie du processus de création.
Je retrouvais alors une idée qu'elle exprimait déjà à propos de son travail : les accidents, les traces inattendues et les gestes spontanés peuvent devenir le point de départ de créations nouvelles. Cette place accordée au hasard est particulièrement intéressante. Il ne s'agit pas d'abandonner la création au hasard. Il s'agit plutôt de savoir reconnaître, dans ce qui arrive sans avoir été prévu, quelque chose qui mérite d'être conservé. Une forme apparaît. Elle pourrait être effacée. Mais elle est gardée.
Puis elle appelle une autre forme. Et peu à peu, l'œuvre trouve son équilibre.

Une artiste du signe

Le rapprochement avec le groupe Signes et Traces de Riccardo Licata prend alors tout son sens. Fondé par Licata au sein du Salon Comparaisons, le groupe a réuni au fil des années des artistes travaillant sur le signe, le geste, la matière et les différentes formes d'abstraction. Kumiko Nakajima figure notamment parmi les artistes présentés dans les expositions consacrées au groupe.
Mais chez elle, le signe ne reste pas enfermé dans la surface. Il peut devenir matière. Puis volume. Puis espace. C'est peut-être cette transformation qui rend son travail si singulier.

 

Le signe commence sur la toile et finit dans l'espace.

Une œuvre ouverte

J'aime cette idée d'une œuvre qui ne se ferme jamais complètement. Kumiko Nakajima ne donne pas toutes les clés. Elle laisse des passages. Des espaces entre les formes. Des couleurs qui se répondent sans se mélanger. Des signes qui semblent venir de quelque part sans que l'on sache exactement d'où.
Le regard peut alors se déplacer librement. Il n'y a pas un seul chemin mais plusieurs. Et chacun peut inventer son propre paysage. C'est peut-être pour cela que ses œuvres me donnent cette sensation d'un monde silencieux. Un monde sans bruit, mais rempli de mouvements intérieurs. Un monde où les formes semblent flotter entre peinture, sculpture et écriture.

Une rencontre marquante

J'ai rencontré Kumiko Nakajima au Grand Palais, dans ce contexte particulier du Salon Comparaisons où des artistes venus d'horizons différents se retrouvent réunis autour d'une même exposition.

Depuis, son travail est resté dans ma mémoire. Je pense notamment à cette étrange sensation éprouvée devant ses œuvres : celle de reconnaître quelque chose sans savoir exactement quoi. Une écriture sans alphabet, une nature sans paysage, une sculpture qui aurait gardé le souvenir de la peinture. Et peut-être est-ce précisément cela qui rend son travail si attachant.