Richard Texier

L’élasticité de l’imaginaire

Adrián Villar Rojas artiste argentin

© Virgile Texier

Il y a, dans les grandes peintures de Richard Texier, quelque chose qui tient de l’océan avant même que l’on y reconnaisse un paysage. Des étendues de couleurs s’y déploient, des continents semblent dériver, des rivages apparaissent puis se défont, tandis que des formes flottantes émergent de profondeurs incertaines. La peinture s’étire, respire, se laisse traverser par des courants qui semblent tantôt apaisés, tantôt chargés d’une énergie souterraine. Devant ces grands formats, le regard perd ses repères habituels et se trouve entraîné dans un espace sans horizon fixe, à la fois liquide, minéral et cosmique.

Theoria Sacra
Acrylique et huile sur toile 2010 114x146 cm

Theoria Sacra
Acrylique et huile sur toile 2010 146x114 cm

Chaosmos
Acrylique et huile sur toile galets 2010 65x81 cm

Angel Bear
bronze, chrome et laque vermillon

Série élastogenèse
Sculptures polymorphes

Theoria Sacra
Acrylique et huile sur toile 2010 180x180 cm

Un souvenir partagé : Paris, Damas, regards croisés

Richard Texier était l’invité d’honneur de l’exposition Paris, Damas, regards croisés, organisée par la galerie Europia en 2009, à laquelle je participais avec mon diptyque Nuit Blanche. Cette rencontre entre des univers artistiques et culturels différents faisait écho, à sa manière, à une conviction qui traverse son œuvre : les formes se nourrissent de leurs rencontres et les imaginaires s’enrichissent lorsqu’ils franchissent leurs propres frontières.

Des océans intérieurs

Le littoral atlantique, où l’artiste a passé une partie de son enfance, demeure l’une des sources essentielles de cet univers. Né à Niort en 1955, Richard Texier grandit entre le Marais poitevin et les rivages des Sables-d’Olonne. Il y découvre une nature mouvante, faite de marées, de vasières, de courants et de matières transformées par l’eau. Cette expérience sensible ne donnera pas naissance à une peinture descriptive, mais à une relation plus profonde avec les forces naturelles, leurs mouvements et leurs métamorphoses.

Dans ses grandes toiles, la mer devient moins un sujet qu’un principe organisateur. Elle permet de penser l’espace comme un milieu ouvert, où les formes se déplacent, se rencontrent et se recomposent sans jamais se figer. Des masses colorées s’apparentent à des terres émergées, des fragments semblent flotter à la surface d’eaux imaginaires, tandis que des zones plus sombres évoquent des profondeurs insondables. Le tableau ne raconte pas une histoire : il fait éprouver l’immensité.

Le critique et écrivain Patrick Grainville a particulièrement bien exprimé cette dimension océanique de l’œuvre. Il évoque des continents disloqués, des lambeaux de rivages et des matières tantôt lisses, tantôt volcaniques, avant de rapprocher la peinture de Texier de cette immensité marine qui façonne les terres autant qu’elle ouvre sur le mirage. La toile devient un territoire de contemplation, un espace où l’œil tente de s’orienter sans jamais épuiser ce qu’il découvre.

Cette peinture appelle moins une lecture qu’une expérience. Elle invite à se laisser porter, à accepter que le regard avance sans carte précise, comme un navigateur découvrant un rivage inconnu.

De la nature à la cosmographie

Richard Texier commence à peindre dès l’adolescence, vers 1967, alors qu’il se passionne pour les expériences surréalistes. Installé à Paris à partir de 1973, il étudie l’architecture et développe parallèlement une réflexion sur les rapports entre l’art et la nature. Il s’intéresse aux constructions spontanées du monde vivant, aux formes produites par l’érosion, les forces géologiques ou les phénomènes célestes. Cette approche le rapproche de certaines préoccupations du Land Art, sans que son travail se limite à l’intervention dans le paysage.

Il conçoit très tôt des ensembles d’œuvres où les éléments naturels deviennent les points de départ d’une construction imaginaire. Le Jardin de Lune, les séries Relevé de Lune, Relevé en place, Lieu bleu ou Enregistrement lunaire témoignent de cette volonté d’établir des correspondances entre le monde terrestre et le cosmos. Ses premiers travaux s’attachent à observer, enregistrer et déplacer les phénomènes naturels, comme si l’artiste cherchait à établir une cartographie sensible de ce qui échappe à la mesure ordinaire.

Ses Calendriers lunaires, présentés notamment à la FIAC, participent de cette recherche. L’astre n’est pas seulement un objet d’observation scientifique : il devient une présence qui organise le temps, rythme les transformations et ouvre un espace de rêverie. Après des études approfondies, Richard Texier soutient en 1981 un doctorat en arts plastiques consacré à la lune et au paysage. Son parcours témoigne déjà d’un désir de faire dialoguer la pratique artistique, l’observation du réel et une réflexion sur les structures de l’univers.

En 1979, son séjour à New York inaugure une manière de travailler qu’il développera tout au long de sa carrière : les Ateliers nomades. Plutôt que de concevoir l’atelier comme un lieu fixe, il le déplace au gré des voyages et des projets. Moscou, la Villa Noailles à Hyères, le phare de Cordouan, Shanghai ou Rangoun deviennent autant de lieux d’expérimentation. Chaque environnement apporte ses matériaux, ses paysages et ses résonances, qui viennent modifier le cours de son travail.

Cette mobilité n’est pas simplement géographique. Elle traduit une conception de la création comme une activité ouverte, capable de se renouveler au contact du monde. L’artiste ne cherche pas à reproduire une méthode immuable, mais à placer son imaginaire dans des situations nouvelles.

Les grandes toiles : un glissement vers le cosmos

Au tournant des années 1990, Richard Texier réalise des ensembles de grands formats qui prolongent ses recherches sur les paysages, tout en leur donnant une dimension plus libre et plus monumentale. En 1991, après avoir travaillé dans un entrepôt désaffecté du quai de la Gare à Paris, il présente au musée des Beaux-Arts d’Angers une vingtaine de grandes toiles. Cette période marque une évolution sensible : la peinture se fait plus ample, plus physique, et la matière y prend une place croissante.

Les surfaces ne sont plus seulement des espaces à parcourir du regard. Elles conservent les traces des gestes, des reprises et des transformations successives. Certaines œuvres sont réalisées sur des supports travaillés, griffés, brûlés ou déchirés. Le peintre semble vouloir éprouver la résistance de la matière, lui faire perdre son apparente neutralité afin qu’elle devienne le lieu d’une véritable aventure plastique.

Entre 1992 et 1993, ses ateliers nomades le conduisent notamment au Pavillon de la Culture de Moscou, où il réalise une suite de trente-six tableaux pour l’inauguration du Centre d’art contemporain. Présenté ensuite au musée du Botanique à Bruxelles, cet ensemble témoigne de son ambition de construire un univers cohérent sans enfermer les œuvres dans un récit unique.

Le paysage aquatique se transforme alors progressivement en une cosmographie personnelle. Les étendues marines semblent se prolonger dans l’espace sidéral ; les masses de couleur deviennent des îles, des astres ou des fragments de mondes en formation. Le regard passe de l’eau au ciel, de la géologie à l’astronomie, sans qu’une frontière nette puisse être établie entre ces différents règnes.

Cette circulation entre le terrestre et le céleste se poursuit dans les œuvres murales et les ensembles sculpturaux des années suivantes. L’Invention du monde, Machines à éclipses et Mécaniques à lorgner associent des références à l’astronomie, des formes mécaniques et des objets détournés. L’artiste invente ses propres instruments pour regarder le monde, comme si l’observation ne pouvait jamais se séparer de l’imagination.

Ses voyages en Asie, ses expositions au Japon et à Taïwan, puis ses ateliers à New York, au phare de Cordouan et à Shanghai enrichissent cette cosmographie. En 1998, à la Villa Noailles, il réalise une quarantaine de tableaux. En 2002, son séjour new-yorkais ouvre une nouvelle séquence de travail, prolongée par un atelier au phare de Cordouan. En 2004, à Shanghai, les cartes marines et les grandes sculptures deviennent de nouveaux supports d’exploration.

L’œuvre se déplace ainsi d’un paysage qui semble surgir des profondeurs vers une vision plus vaste, où les éléments de la nature, les constructions humaines et les signes du cosmos se répondent.

La sculpture : donner un corps aux mythes

La sculpture apparaît progressivement comme un prolongement naturel de la peinture. Elle permet à Richard Texier de donner une présence physique aux formes qui peuplent ses tableaux, de les faire sortir de la surface pour les installer dans l’espace réel. En 1994, il réalise sa première sculpture monumentale en bronze, Toupie nomade. Ce motif de la toupie, récurrent dans son œuvre peinte, devient une figure de la mobilité universelle, une image du monde en rotation et des équilibres toujours provisoires qui le maintiennent.

Ses sculptures composent peu à peu un bestiaire singulier. Des animaux imaginaires, des créatures hybrides et des figures énigmatiques semblent emprunter leurs attributs à plusieurs espèces. Leurs formes associent des éléments organiques, minéraux et mécaniques, comme si la nature poursuivait son invention au-delà des frontières que nous lui imposons.

Cette hybridation s’inscrit dans une longue tradition mythologique. Les civilisations grecque, égyptienne, chinoise ou précolombienne ont imaginé des créatures capables de relier les hommes aux dieux, le monde visible aux forces invisibles. Richard Texier reprend cette puissance symbolique, mais sans chercher à reconstituer un panthéon ancien. Il invente des êtres qui semblent appartenir à une mythologie en devenir, des protecteurs possibles d’un monde dont les règles nous échappent.

Les commandes publiques donnent à ces sculptures une dimension monumentale. Les Outils du navigateur, à Rochefort, ou les sculptures réalisées pour plusieurs villes françaises et étrangères prolongent cette réflexion sur l’orientation, le déplacement et la relation de l’homme à son environnement. En 2013, onze sculptures monumentales sont installées sur Orchard Road, à Singapour. En 2015, Angel Bear prend place devant la gare du Nord à Paris, imposant dans le paysage urbain la présence d’une créature à la fois familière et improbable.

L’écrivain Jean-Claude Carrière, évoquant les bronzes de l’artiste, reconnaît dans ces créatures la « grande famille des métamorphoses ». Cette formule résume bien leur pouvoir : elles ne se laissent pas enfermer dans une identité précise. Elles nous renvoient à nos propres contradictions, à ce que nous sommes et à ce que nous pourrions devenir.

La sculpture n’est donc pas une rupture avec la peinture. Elle en prolonge le mouvement, en lui donnant du volume, du poids et une présence dans l’espace. Le glissement s’opère de la surface vers le corps, du paysage vers la créature, de la contemplation vers une rencontre physique.

L’Élastogenèse : une théorie du glissement

À partir de 2011, Richard Texier développe une intuition qu’il nomme Élastogenèse. Le terme désigne une théorie de la souplesse et de l’élargissement de l’imaginaire, une manière de penser les transformations qui relient les formes, les matières et les idées. Publié en 2018 aux éditions Fata Morgana, son Manifeste de l’élastogenèse donne à cette recherche une formulation théorique.

L’Élastogenèse ne constitue pas un simple nouveau thème ajouté à son œuvre. Elle permet plutôt de comprendre ce qui la traverse depuis ses débuts : l’instabilité des formes, leur capacité à se transformer, à se mêler et à inventer des configurations inédites. Dans la nature, une matière n’est jamais entièrement isolée de son environnement ; elle subit des forces, se déforme, se déplace, se combine. L’imaginaire, selon Texier, possède une plasticité comparable. Il peut dénouer les rigidités du réel et ouvrir des passages là où les catégories habituelles semblent avoir fixé des limites.

Le glissement devient alors le principe même de la création. Une forme aquatique peut se muer en continent, un continent en astre, un astre en créature, une créature en signe. Rien ne demeure tout à fait à sa place. Les frontières entre les règnes s’assouplissent et les oppositions se révèlent moins absolues qu’elles n’en ont l’air.

Dans les peintures et les sculptures élastogéniques, cette pensée prend des formes multiples. Les volumes s’enlacent, les lignes s’étirent, les silhouettes semblent en cours de transformation. Certaines sculptures évoquent des organismes dont les parties se prolongent les unes dans les autres ; certaines peintures font apparaître des mouvements qui semblent traverser la surface et la déformer de l’intérieur.

L’artiste ne cherche pas à illustrer une théorie scientifique au sens strict. Il élabore une proposition poétique, un outil de pensée qui lui permet d’explorer les relations entre matière et imagination. L’Élastogenèse est à la fois une méthode de création et une manière d’habiter le monde : accueillir les métamorphoses, préférer les relations aux frontières rigides, faire confiance à la capacité de l’imaginaire à dénouer les formes établies.

Trois grands courants : hybridation, cosmos et identité

Trois préoccupations se croisent dans l’œuvre de Richard Texier et trouvent dans l’Élastogenèse un terrain commun.

L’hybridation d’abord, qui donne naissance à des animaux mythiques et à des figures composées. Dans les séries Bionics, Hybrids et Generis, l’artiste invente des êtres qui échappent aux classifications. Ils incarnent la possibilité d’une rencontre entre des formes, des espèces et des imaginaires différents. L’hybridation n’est pas ici une anomalie, mais une force créatrice : elle élargit le vivant et ouvre de nouvelles possibilités de représentation.

La conquête du ciel ensuite, qui prolonge les premières recherches lunaires et les grandes peintures aquatiques. De Ptolémée à Copernic, de Kepler à Galilée, jusqu’aux découvertes contemporaines, l’histoire de l’astronomie témoigne d’un désir ancien de comprendre notre place dans l’univers. Texier s’en inspire dans des ensembles tels que Theoria Sacra, Instrumento ou Mechanic Circus. Il imagine des instruments, des mécanismes et des architectures qui semblent destinés à observer les mouvements célestes. Le cosmos n’est jamais un décor lointain : il est un espace de questionnement sur notre propre existence.

La quête identitaire, enfin, traverse ses Pocket Films et la série Homo Mudo. Qui sommes-nous, à quelles appartenances nous rattachons-nous, que partageons-nous avec nos proches et avec ceux que nous percevons comme étrangers ? Ces questions déplacent l’œuvre vers une réflexion sur la condition humaine. L’identité n’y apparaît pas comme une essence immobile, mais comme une construction traversée par les rencontres, les héritages et les transformations.

Ces trois courants se rejoignent dans une même volonté de desserrer les limites : celles des espèces, celles de la connaissance, celles de l’identité. Ils font de l’art un espace où des réalités séparées peuvent se rapprocher et où l’imaginaire invente d’autres manières de comprendre le monde.

Photos de l'artiste et © Virgile Texier

Une œuvre en mouvement

De ses grands formats inspirés par les étendues aquatiques à ses sculptures monumentales, puis aux peintures et aux volumes élastogéniques, Richard Texier poursuit une même exploration : celle d’un monde qui ne cesse de se transformer. La mer, le ciel, les animaux mythiques et les formes hybrides ne sont pas des univers distincts. Ils constituent les différentes expressions d’une intuition fondamentale, selon laquelle toute forme est susceptible d’en engendrer une autre.

L’Élastogenèse donne un nom à ce mouvement. Elle ne referme pas l’œuvre sur une définition, mais en élargit au contraire les possibilités. La peinture n’est plus seulement un paysage à contempler, la sculpture n’est plus uniquement un corps à rencontrer : toutes deux deviennent les lieux d’un passage, d’une métamorphose, d’une circulation entre le visible et l’imaginaire.

C’est peut-être là que réside la continuité profonde de Richard Texier. Derrière la diversité des supports, des échelles et des formes, son art demeure animé par le désir d’approcher le mystère du monde sans le réduire à une explication. Il ne cherche pas à fixer l’univers dans une image définitive, mais à en éprouver les forces, les tensions et les possibilités de transformation.

Du mouvement des eaux à l’élasticité des formes, Richard Texier fait de l’imaginaire une force d’expansion : une manière de déplacer les frontières du réel pour laisser advenir d’autres mondes.

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