Alexander Calder

La sculpture en mouvement

Calder fondation

© Fondation Calder

Il y a dans l'œuvre d'Alexander Calder quelque chose de profondément surprenant. Une sculpture peut bouger. Elle peut être suspendue dans l'espace, osciller avec un courant d'air, projeter une ombre, changer d'équilibre, se transformer sans que l'artiste n'intervienne.
Avec Calder, la sculpture cesse d'être nécessairement immobile. Elle devient mouvement, espace, équilibre et durée. Mais cette révolution ne naît pas d'un refus de la sculpture traditionnelle. Elle est le résultat d'un parcours singulier, à la croisée de l'art, de l'ingénierie, du dessin, du théâtre et de l'observation du monde.

Fondation Guggenheim à Venise

Calder's Circus 1926 - 1931

Calder s Circus 

Sculpture dessin en fil de fer

Mobile Calder 1953

Mobile Calder 1932

Stabile Devil Fish de calder 1937

Alexander Calder est né en 1898 à Lawnton, en Pennsylvanie, dans une famille d'artistes. Sa mère, Nanette Lederer Calder, est peintre, tandis que son père, Alexander Stirling Calder, est sculpteur. L'art fait donc partie de son environnement dès l'enfance.
Très tôt, Calder fabrique ses propres objets. À onze ans, il réalise notamment de petites sculptures en laiton représentant un chien et un canard. Mais son parcours ne sera pas immédiatement celui d'un artiste.

De l'ingénierie à l'art

En 1919, Calder obtient un diplôme d'ingénieur en mécanique au Stevens Institute of Technology du New Jersey. Cette formation pourrait sembler éloignée de l'art. Elle ne l'est peut-être pas tant que cela. Toute sa vie, Calder conservera un intérêt particulier pour les forces, les équilibres, les structures et les mouvements. Il travaille quelque temps dans différents domaines techniques avant de décider de se consacrer à l'art.
En 1923, il entre à l'Art Students League de New York. Il y étudie le dessin et la peinture tout en travaillant comme illustrateur. Une expérience va alors profondément marquer son imaginaire : le cirque.

Le cirque comme laboratoire

Calder travaille notamment comme dessinateur pour le National Police Gazette et assiste à des spectacles du Ringling Bros. and Barnum & Bailey Circus. Il observe les acrobates, les animaux, les clowns, les mécanismes, les décors et les mouvements. Il dessine. Mais surtout, il regarde. Le cirque devient progressivement bien plus qu'un sujet. Il devient un monde miniature qu'il va chercher à reconstruire.
En 1926, installé à Paris, Calder commence à fabriquer son célèbre Cirque Calder.
Le Cirque est constitué de personnages et d'accessoires fabriqués à partir de matériaux simples : fil de fer, bois, tissu, cuir, liège, ficelle ou métal. Acrobates, trapézistes, clowns, musiciens, animaux et dompteurs prennent place dans un univers miniature. Mais Calder ne se contente pas de construire les personnages. Il les anime. Le spectacle est conçu pour être manipulé manuellement. Calder déplace les figures, actionne les mécanismes et fait vivre son petit théâtre devant un public. L'ensemble peut être démonté et transporté dans une grande malle. Le Cirque Calder devient ainsi une œuvre, mais aussi un spectacle. Il sera présenté à Paris puis à New York et rencontrera un important succès auprès des artistes et de l'avant-garde.

Dessiner dans l'espace

Le fil de fer occupe une place essentielle dans les premières recherches de Calder. Il lui permet de dessiner non plus sur une surface plane, mais directement dans l'espace. Avec quelques lignes métalliques, il réalise des portraits de ses amis et de personnalités qu'il rencontre.
Le fil devient une ligne qui possède trois dimensions. Il ne représente plus seulement un visage. Il en suggère les contours. L'espace autour de la ligne devient aussi important que la ligne elle-même.
Cette manière de travailler annonce déjà une transformation fondamentale de sa sculpture : l'œuvre ne sera plus nécessairement une masse occupant l'espace, mais pourra être constituée de lignes, de vides et de tensions.

Paris et la rencontre avec l'avant-garde

Au cours de ses années parisiennes, Calder rencontre de nombreux artistes et intellectuels. Il se lie notamment avec Joan Miró, Fernand Léger et Marcel Duchamp. Il fréquente les milieux artistiques de Montparnasse et découvre les recherches abstraites qui traversent alors l'Europe.
Une rencontre est particulièrement importante : celle de Piet Mondrian. Calder visite son atelier parisien en 1930. Les grandes compositions géométriques de Mondrian, faites de rectangles, de lignes noires et de couleurs primaires, le fascinent. Mais Calder va rapidement vouloir dépasser la surface du tableau. Il imagine ce qui se passerait si les formes de Mondrian pouvaient bouger. Cette intuition va changer le cours de son œuvre.

La naissance des « mobiles »

En 1931, Calder présente ses premières constructions abstraites en mouvement. Certaines fonctionnent encore grâce à des mécanismes, des manivelles ou des moteurs. Marcel Duchamp, qui suit son travail, propose alors de les appeler « mobiles ».
Mais Calder comprend progressivement qu'il n'est pas nécessaire d'utiliser des moteurs. L'air suffit. Un déplacement imperceptible. Le passage d'une personne. Et la sculpture prend vie. Ce changement est essentiel. Le mouvement devient une propriété de l'œuvre elle-même. Le mobile ne possède donc jamais exactement deux fois la même forme. Il se transforme constamment.

Une sculpture qui dépend du temps

Avec les mobiles, Calder introduit dans la sculpture une dimension nouvelle : le temps. Une sculpture traditionnelle peut être observée sous différents angles, mais elle reste physiquement stable. Le mobile, lui, ne cesse de changer. Chaque instant propose une configuration différente. Les formes se rapprochent puis s'éloignent. Les équilibres se déplacent. Les ombres changent. Une partie de l'œuvre disparaît derrière une autre avant de réapparaître. Le spectateur n'observe donc jamais exactement la même sculpture.

Du mobile au stabile

Calder ne se limite pourtant pas au mouvement. À partir des années 1930, il développe parallèlement des sculptures monumentales immobiles.
Marcel Duchamp proposait le terme « mobile » pour ses sculptures en mouvement. Pour désigner les constructions fixes de Calder, Jean Arp emploiera plus tard le mot « stabile ». Les deux familles vont désormais coexister.
Calder réalise d'abord des maquettes à petite échelle. Puis il les agrandit.
Cette méthode lui permet de réfléchir à l'équilibre, aux proportions et à la circulation autour de la sculpture avant de passer à la réalisation monumentale. Ses formes sont souvent composées de grandes plaques d'acier découpées et assemblées. Elles peuvent évoquer des animaux, des végétaux ou des créatures imaginaires sans jamais devenir de véritables représentations.

La couleur entre dans l'espace

Le noir occupe une place importante dans les premières sculptures de Calder. Mais la couleur va progressivement devenir essentielle. Rouge, jaune, bleu, noir et blanc apparaissent sur ses sculptures comme des éléments structurels. La couleur n'est pas seulement décorative. Elle modifie la perception de la forme. La couleur participe donc elle aussi au mouvement.

Les Constellations

Pendant la Seconde Guerre mondiale, les matériaux métalliques deviennent plus difficiles à obtenir. Calder se tourne alors davantage vers le bois. Il assemble des formes sculptées, des tiges et des éléments peints pour créer des œuvres d'une grande légèreté visuelle.
Ce travail donne naissance aux Constellations. Ces œuvres sont très différentes des grands mobiles. Elles semblent parfois suspendues entre sculpture et dessin. Des éléments de bois sont reliés par des tiges métalliques et occupent l'espace comme un système de signes. Certaines formes semblent flotter. D'autres paraissent se répondre à distance. Le titre même de ces œuvres suggère un univers céleste : des formes séparées mais reliées dans un même espace.

Une œuvre pensée pour voyager

Calder conserve également un goût pour les petites sculptures. Après la guerre, il développe des œuvres de dimensions réduites, certaines pouvant être démontées et expédiées facilement. L'idée est simple mais ingénieuse : concevoir des sculptures capables de voyager, d'être transportées puis remontées dans un autre lieu. Cette réflexion sur le transport rejoint d'ailleurs son intérêt constant pour la construction et le démontage de ses œuvres. Le Cirque, déjà, pouvait être rangé dans une malle. La sculpture de Calder n'est donc pas nécessairement liée à un lieu unique.

Le grand format

À partir des années 1950, Calder reçoit de nombreuses commandes monumentales. Ses sculptures investissent progressivement l'espace public, les musées, les places, les bâtiments et les jardins.
En 1949, il réalise International Mobile, destiné à l'exposition internationale du Philadelphia Museum of Art. Puis les commandes monumentales se multiplient. Le changement d'échelle transforme nécessairement la perception de ses œuvres. Un mobile de quelques dizaines de centimètres peut être observé de près. Une sculpture monumentale impose au contraire au spectateur de se déplacer autour d'elle. L'œuvre dialogue alors avec l'architecture et le paysage.

Calder et la scène

Le mouvement conduit naturellement Calder vers le spectacle. Après le Cirque, il continue à travailler pour le théâtre et la danse. Il conçoit notamment des décors et des éléments scéniques pour différents projets. La scène lui offre un espace où sculpture, mouvement, lumière et corps peuvent se rencontrer. Cette dimension performative restera présente dans son travail. Même lorsqu'elle est silencieuse et immobile, une sculpture de Calder conserve quelque chose du spectacle. Elle semble attendre qu'un mouvement commence.

Une reconnaissance internationale

À partir des années 1940, la reconnaissance de Calder devient internationale. Le Museum of Modern Art de New York lui consacre une importante rétrospective en 1943. En 1964, le Solomon R. Guggenheim Museum de New York présente à son tour une grande rétrospective.
En France, la relation avec la Galerie Maeght joue un rôle majeur dans la diffusion de son œuvre. Calder collabore avec la galerie pendant plusieurs décennies et y expose régulièrement. La Fondation Maeght, à Saint-Paul-de-Vence, lui consacre également une importante exposition en 1969.

Les dernières années

Dans les dernières décennies de sa vie, Calder continue à produire de nombreuses sculptures monumentales. Les commandes publiques se multiplient en Europe et aux États-Unis. Il travaille à partir de maquettes, qu'il agrandit ensuite pour créer des œuvres destinées à des espaces spécifiques. L'échelle devient alors un élément déterminant de son travail. Ses sculptures peuvent atteindre plusieurs mètres de hauteur et transformer complètement la perception d'une place ou d'un bâtiment.
En 1976, le Whitney Museum of American Art de New York lui consacre une nouvelle grande rétrospective, Calder's Universe. Calder assiste à l'ouverture de l'exposition. Il meurt quelques semaines plus tard, le 11 novembre 1976, à New York, à l'âge de 78 ans.

Une sculpture qui continue de bouger

Ce qui rend l'œuvre de Calder si singulière tient peut-être à une idée finalement très simple : la sculpture n'a pas besoin d'être immobile. Elle peut dépendre de l'air, du déplacement du spectateur, de la lumière, de l'espace, du temps. Elle peut être lourde et légère à la fois, stable et instable.
Construite avec une grande précision tout en donnant l'impression d'avoir été posée là presque naturellement. Calder a profondément transformé notre manière de regarder la sculpture.

Il a introduit le mouvement dans une discipline qui semblait fondée sur l'immobilité. Il a donné une importance nouvelle au vide, fait de l'équilibre un matériau. Et surtout, il a montré qu'une œuvre pouvait continuer à changer après que l'artiste avait cessé de la toucher. Peut-être est-ce cela, au fond, qui rend ses sculptures si fascinantes : elles ne donnent jamais l'impression d'être complètement arrêtées. Elles semblent toujours sur le point de bouger. Comme si l'œuvre n'était jamais tout à fait terminée.

Pour aller plus loin
Calder Foundation
Fondation Louis Vuitton
Galerie Maeght